Opinions Anne-Françoise BASTIN Avec le soutien de la Fédération des centres de service social

L’année nouvelle s’ouvre, pour plusieurs milliers de sans-papiers, sur la promesse de jours meilleurs. Fruit d’années de militance, la régularisation va permettre à plusieurs milliers d’hommes, de femmes et d’enfants de se former, de travailler, de s’ouvrir au monde qui les entoure. De vivre.

Le visage éclairé des uns contraste avec le rictus perplexe de tous ceux qui, bien que séjournant parfois de très longue date parmi nous, sont condamnés à poursuivre leur existence erratique en marge de la société.

Si on ne s’est jamais attendu à ce que tous les sans-papiers soient régularisés, il faut néanmoins reconnaître que l’instruction de juillet(*) n’a été ni très généreuse, ni très juste à l’égard de certains. En réservant la possibilité d’invoquer "l’ancrage local durable" aux seuls sans-papiers ayant dans le passé effectué "des tentatives crédibles pour obtenir un séjour en Belgique", l’instruction a considérablement limité les chances de tous ceux qui, à juste titre, n’avaient pas vu - avant mars 2008 - l’intérêt de se manifester auprès des autorités. Maghrébins et Latinos constituent l’essentiel des laissés pour compte. Leur seule planche de salut: séjour (temporaire!) contre contrat de travail. Maigre opportunité à une époque où des emplois disparaissent par milliers

Il faut savoir que, sauf à invoquer une situation particulièrement criante, les victimes de cette disposition n’avaient "avant mars 2008" aucun espoir d’obtenir une régularisation de séjour. Discours politiques et pratiques de l’Office des étrangers servaient d’ailleurs un message sans équivoque: "Inutile de demander la clé quand on essaie d’entrer par la porte de derrière". Pourquoi dès lors auraient-ils pris le risque de donner leur adresse?

En décrivant la situation telle qu’elle était, services sociaux et avocats bien intentionnés ont dissuadé dans le passé nombre de sans-papiers d’introduire des demandes de régularisation. Bien sûr, il s’est trouvé des avocats pour introduire, contre monnaie sonnante et trébuchante, des demandes de séjour que l’on pourrait qualifier de téméraires. Ils ont bien essuyé les refus que l’on prédisait mais, contre toute attente, leurs "clients" tirent aujourd’hui leur épingle du jeu: ils peuvent attester des fameuses "tentatives crédibles pour obtenir le séjour".

Comment expliquer un revirement aussi dénué de fondement aux personnes qui restent sur le carreau? Leur dire qu’ils font les frais d’une volonté de limiter le nombre de personnes éligibles à la régularisation est un peu court. Car pourquoi pénalise-t-on ceux qui n’ont simplement pas tenté d’obtenir l’impossible? Il est permis de se demander si ministres et Office des étrangers oseront encore parler, comme ils se complaisent à le faire depuis des années, de l’"utilisation abusive de toutes les procédures existantes"

Certains diront qu’on a ainsi écarté nombre de Maghrébins, pas toujours très populaires. D’autres que la restriction permet de conserver une réserve de main-d’œuvre corvéable et bon marché. Un atout en temps de crise. Ceux qui restent sur la touche sont, selon nos observations, essentiellement des hommes et des femmes seules. Un profil moins rassurant? Quelle que soit l’idée qui a sous-tendu cette décision, on ne peut une fois de plus que déplorer le caractère confus des messages que la Belgique envoie aux immigrants. Etrange, à une époque où la "cohésion sociale" est devenue un enjeu politique majeur Car, faut-il être grand clerc pour comprendre qu’en soumettant des gens - fussent-ils illégaux - à des règles imprévisibles et inintelligibles, on alimente un ressentiment qui ne peut qu’affecter le lien social?

Comment rester à flot lorsque l’on vit ici depuis 5, 6, 7 ans et que l’on est passé aussi bêtement "à côté"? Comment vivre quand on n’y croit plus? Où puiser l’énergie de se lever le matin pour aller gagner les quelques centaines d’euros qui permettront tout au plus de perpétuer un quotidien sans joie? Et comment se projeter dans l’avenir quand il ne semble annoncer que pauvreté et solitude?

Ces désespérés - soyons-en sûrs - resteront parmi nous, ou plus précisément à côté de nous. Aucun d’entre eux ne parle de retour au pays. Sachant cela, et connaissant par ailleurs la difficulté de raccrocher des gens en désaffiliation sociale, on ne peut que regarder avec perplexité et inquiétude ce qu’il faut bien considérer comme la résultante de petits calculs politiques.

(*) Instruction ministérielle relative à la régularisation de séjour de certaines catégories d’étrangers.