Opinions

Une opinion de Philippe Henon, porte-parole d'Unicef-Belgique.

Cette semaine, la crise syrienne occupe les devants de la scène le temps de la Conférence sur la Syrie qui se tient actuellement à Bruxelles. Plus d’attention, plus de soutien pour les enfants syriens sont demandés. Une évidence quand on tâte un peu le terrain. Il y a quelques semaines, je visitais le camp de Zaatari en Jordanie, sans doute l’un des “symboles” les plus représentatifs du drame qui se joue à quelques milliers de kilomètres de chez nous.

La crise syrienne se distingue de bon nombre de ses tristes consœurs. D’abord par son horreur. Ensuite par sa durée. Mais surtout par la dimension exceptionnelle de son impact humanitaire. Contrairement à d’autres “situations d’urgence naturelles” dont la fin est prévisible, le conflit syrien pourrait bien générer une "génération perdue". Plus de 9 millions d’enfants en Syrie et dans les pays voisins subissent les conséquences d’une exposition prolongée à la violence, au stress, au déracinement et à la perte. Perte d’amis, d’êtres chers, perte de leur dignité, perte de leurs droits et de leur joie de vivre. Une dépossession toujours plus grande synonyme d’enfance perdue.

La crise syrienne est bel et bien une crise des enfants, principales victimes d’une guerre d’adultes qui laisse de profondes cicatrices. Tantôt sujets à des cauchemars, développant des comportements imprudents ou agressifs, tantôt silencieux et repliés sur eux-mêmes, les enfants expriment un enfer trop longtemps contenu au travers de dessins où l’on voit le sang couler et des explosions tout détruire. Ce sont leurs soupapes à eux.

A mesure que le conflit s’enlise, les chiffres s’inscrivent sur un tableau toujours plus noir : des millions d’enfants en fuite, des milliers d’écoles détruites, d’hôpitaux pillés, de personnes prises au piège, blessées ou tuées …

Derrière les chiffres, les humains

Des milliers de larmes et des millions de rêves d’avenir avortés.

Reconnaissons que les chiffres perdent de leur signification quand ils traitent de la souffrance humaine même s’il est impossible de ne pas être saisi de vertige lorsque l’on aborde la crise syrienne.

Bien sûr, les chiffres ont tendance à créer une certaine distance. Autant pour le téléspectateur qui suit le journal télévisé depuis son fauteuil dans le demi-jour de son salon que pour le présentateur télé qui lit les dernières dépêches sur la situation dans la région, basées sur des rapports récents ou en provenance de nos collaborateurs à Bruxelles, Genève ou New York.

Mais pour l’avoir vécu, je sais qu’une réalité bien plus humaine donne corps à tous ces chiffres ...

Seule l'image d'un enfant captait mon attention

Lorsque j’ai franchi les portes du camp de Zaatari, en Jordanie, j’avais, logées dans un coin de mon cerveau, quelques statistiques, histoire de pouvoir renseigner directement les journalistes qui m’accompagnaient. Je savais, par exemple, que depuis 2012 Zaatari est devenu la 4e plus grande “ville” de Jordanie avec ses 80.000 réfugiés, dont 40.000 enfants. Je savais aussi que 12% d’entre eux ne vont pas à l’école. Que chaque semaine, 80 bébés (sic) voient le jour dans le camp, que chaque habitant dispose au quotidien de 35 litres d’eau potable, que 330 enfants non-accompagnés sont pris en charge par des spécialistes de la protection, que 12 écoles réparties en 296 classes assurent l’éducation des enfants, ...

Et puis autre chose. Lorsque je suis entré dans l’une de ces classes, il faisait chaud, j’ai entendu des voix d’enfants, des petits pas qui martelaient rapidement le sol, des cris d’enfants qui jouaient, la voix d’un enseignant, les rebonds d’une balle de basket-ball, le fouettement d’une corde à sauter imprimé par des fillettes sur le béton, ... Où étaient donc passés mes chiffres ? Seule l’image d’un enfant captait mon attention. Il était juste devant moi et me regardait. Un enfant dont j’ai pris la main, dont j’entendais la respiration. Il aurait pu être mon enfant...

Nous ne pouvons céder au découragement

Et cette sensation, résume toute la motivation d’un collaborateur de l’Unicef... Là, est l’inspiration dans laquelle nous puisons chaque jour notre énergie pour relever des défis parfois impensables. Où que nous soyons, quel que soit notre fonction au sein de l’organisation, nous sommes tous guidés par une mission unique et essentielle : celle d’être les ambassadeurs privilégiés des enfants. De garçons, de filles, d’enfants non-accompagnés, d’enfants qui fuient, d’enfants au travail, d’enfants vivant dans la pauvreté, d’enfants porteurs de handicap, … Bref de tous les enfants.

Chaque vie d’enfant mérite qu’on se batte pour elle. Et si à titre de métaphore, nous ne devions sauver qu’un seul enfant avec tous les moyens dont nous disposons, alors cela en vaudrait encore la peine, croyez-moi. Chaque être humain a le droit de vivre et si possible de “bien” vivre. Comme je le disais, un visage marqué par la souffrance efface bien vite des chiffres marqués dans un rapport.

A l’entame de sa 8e année, le conflit syrien présente un bilan bien triste. Mais nous ne pouvons céder au découragement. Avec l’image de Nore à l’esprit, cette jeune fille que j’ai rencontrée là-bas, continuons à construire un monde digne des enfants. Pour chaque enfant. Sans aucune distinction. Qu’en pensez-vous ?