Opinions

Une lettre ouverte de Bruno Langhendries, citoyen.


Cher Eric Zemmour,

J’habite à Molenbeek, cette commune que tu souhaites donc bombarder. Toi, le grand stratège et brillant démographe, spécialiste et observateur autorisé de la diversité bruxelloise.

Mais avant que tu ne nous fasses passer à trépas, moi et les quelques 95.000 autres habitants de cette commune de dégénérés, laisse-moi juste plaider pour notre cause et pour cette commune du Nord de Bruxelles, située à moins de 2 km de la Grand-Place et qui signifie, en vieux bruxellois, le « ruisseau du moulin ».

Rassure-toi, ce ne sera pas long.

Je suis ce que l’on appelle un belge de souche (même si cela ne veut rien dire à mes yeux) et je ne suis pas totalement fauché. En effet, personne ne m’a contraint d’y habiter et c’est un choix libre et éclairé qui a mené notre famille à s’y installer et à y acheter une maison. Dans notre rue, il y a des Belges, des Maghrébins, un Anglais, un couple de Français, des Philippins, des personnes originaires d’Afrique de l’Ouest et, probablement, encore d’autres nationalités. Je t’avoue, la question de l’origine des uns et des autres n’est pas la première question que l’on se pose lorsque nous nous saluons. Car, oui, on se dit bonjour lorsque l’on se croise dans la rue et on se donne volontiers un coup de main entre voisins.

Je n’ai pas toujours vécu à Bruxelles. Lorsque, je m’y suis installé, d’abord installé dans d’autres communes, j’ai assez vite remarqué cette sorte de psychose bruxelloise qui divise de facto la ville en deux zones : une région sud-est réputée plutôt sympa et une autre au nord-ouest carrément craignos. C’est bien simple : je connais de nombreuses personnes de la zone sud-est qui n’ont jamais mis les pieds dans la seconde, sauf lorsqu’ils empruntent à l’occasion le tunnel Léopold II pour se rendre à la mer. Ils connaissent donc, de Molenbeek, une autoroute urbaine en sous-sol de 2,5 km de long. De ceci, il y aurait beaucoup de choses à dire ou à déduire. A commencer par la stigmatisation et la méconnaissance de l’autre que de tels comportements impliquent nécessairement.

Les atouts de ma ville

Ce n’est pourtant pas cela que j’aimerais mettre en exergue, cher Eric. A côté des graves problèmes de précarité que connaissent certains quartiers de la commune et qui ne peuvent être tus, cette commune bruxelloise regorge d’atouts qui sauteront assez vite aux yeux de celles et ceux qui souhaitent y prêter attention.

Sa diversité et sa proximité avec l’épicentre de Bruxelles en fait un endroit particulièrement riche sur le plan social et culturel. Je n’ai pas la prétention de connaître tous les lieux de sortie de cette commune, mais de ceux dont la programmation rencontre mes attentes culturelles, je pense au VK, à la Chocolaterie, au Lac, la Bodega, la Raffinerie, voire au K-Nal et au Magasin 4 qui se trouvent à proximité immédiate (entre nous, je ne suis pas certain que tu adorerais ce type de lieux de débauche. Cela te fait sans doute un point commun avec les sinistres individus qui sont allés dézinguer les fans des excellents Eagles of Death Metal). Je pense aussi au Millennium Iconoclast Museum of Art qui ouvrira ses portes dans les mois à venir dans l’antre de l’ancienne brasserie belle-vue. La Maison des cultures de Molenbeek propose également des expos, spectacles et happenings de qualité et extrêmement variés. En Belgique, tout le monde connaît également le Brasserie de la Senne qui brasse les excellentes Zinnebir, Jambe de bois et autres Taras Boulba.

C’est aussi en bordure de cette commune que se développe le plus grand parc bruxellois depuis plus d’un siècle, sur le site de Tours et Taxis et où la Farm Park fait un travail très dynamique sur le développement durable et la consolidation du tissu social au niveau local. A côté du château du Karreveld qui abrite le festival "Bruxellons" et de son parc, peu de bruxellois connaissent le parc du Scheutbos, 50 ha de zones boisées, jardins, vergers et taillis qui représentent 10% du territoire de Molenbeek.

Bien sûr, cela n’occultera pas les failles de cette commune. Elles fragilisent son développement, à commencer par une densité extrêmement élevée au regard des structures existantes (logements, écoles, crèches…) et la précarité de plusieurs quartiers.

Mais, cher Eric, l’opprobre que vous jetez, toi et tes congénères qui, sans nul doute, n’avez jamais mis les pieds dans ce quartiers de Bruxelles exige à lui seul que nous prenions la plume pour les défendre. Molenbeek, cette commune de la diversité, mérite justement une diversité de points de vue, ne trouves-tu pas ?


Bruno Langhendries