Opinions Une opinion de Giuseppe Santoliquido, écrivain

Votre envie d’en découdre avec les demandeurs d’emploi semble évidente. Mais l’opprobre est une arme ravageuse.


Cher Monsieur Jeholet, vous vous êtes déclaré intéressé, il y a quelques jours, par un projet mené en Flandre et visant à repérer les offres d’embauche consultées via Internet par les demandeurs d’emploi, ainsi que le moment et la fréquence de leurs recherches sur le site du VDAB : "Cette initiative s’inscrit comme un moyen supplémentaire de soutenir, suivre et guider les demandeurs d’emploi dans leur parcours d’insertion, avez-vous affirmé. En cela, je l’estime intéressante."

Quoi de plus de naturel pour un ministre de l’Emploi, qui plus est nouvellement en place, que de réfléchir à de nouvelles modalités d’insertion des chômeurs sur le marché du travail ? Mais au vu de vos récentes prises de position, je me demande si tel est bien le message que vous avez cherché à faire passer en vous annonçant séduit par ce système par ailleurs difficilement applicable en raison de la législation européenne sur le respect de la vie privée. Si l’on associe cette prise de position à vos récentes déclarations sur cette culture de l’excuse qui régnerait au sein du Forem, nous pensons que votre objectif, en réalité, est d’une nature bien différente. Car si vous prenez bien garde de ne jamais cibler directement les demandeurs d’emploi lors de prises de parole, l’effet obtenu, je vous l’assure, est bien celui-là. Et sans doute plus par habileté que par maladresse. Cette culture de l’excuse que pratiquerait le Forem, par exemple, à qui bénéficierait-elle sinon à ceux qui la sollicitent ou en profitent pour se défausser de leurs obligations ? Et s’il y a lieu de comptabiliser le nombre de fois que ces demandeurs d’emploi visualisent les offres sur le site du Forem, c’est bien qu’on les soupçonne, au mieux, de passivité, voire d’inaptitude intellectuelle.

Je le répète : jamais vous ne pointez franchement les demandeurs d’emploi. Mais permettez-moi de vous le dire, Monsieur le Ministre, votre envie d’en découdre avec eux semble tellement évidente qu’on a l’impression de vous la voir brandir comme une bannière sur un champ de bataille à chacune de vos interventions. Or les mots, les slogans, même s’ils semblent dévitalisés dans les mélopées politiciennes de tous bords, n’en demeurent pas moins des réalités agissantes. Il y a lieu d’en user avec prudence. Alors certes, nous savons, l’un et l’autre, que toute société est une entreprise de coopération en vue d’un profit mutuel. Que la justice sociale s’atteint par un équilibre adéquat entre des revendications concurrentes. Les chômeurs bénéficiant d’allocations sociales ne peuvent dès lors abuser du principe de solidarité et chacun doit contribuer, d’une manière ou d’une autre, à la bonne marche de la société. Si des abus existent, ils doivent donc être sanctionnés. Mais la justice sociale requiert également le respect a priori des citoyens les uns pour les autres, dans la considération de leurs parcours individuels. Il s’agit, me semble-t-il, d’une obligation morale. Cela garantit à chacun, quelles que soient ses difficultés, le sens de sa propre valeur. Simplement parce que nous sommes tous des personnes à part entière. Des citoyens. De ce fait, il ne peut être question de procéder par catégorisation indifférenciée, les bons travailleurs d’une part, les méchants profiteurs de l’autre. L’action et la parole politique doivent s’inscrire dans une conception de la coopération sociale reposant sur la dignité des êtres qu’elles sont censées servir.

La stigmatisation même implicite des demandeurs d’emploi que vos propos laissent sous-entendre aura pour conséquence inévitable, autre que celle purement politicienne, de flatter un électorat au détriment d’un autre, de miner encore davantage la cohésion sociale. Je le redis : tout abus doit être sanctionné. Mais l’écrasante majorité des chômeurs n’est pas responsable de la situation dans laquelle elle se trouve. La culpabilité est ailleurs. Et vous le savez : elle réside pour l’essentiel dans les politiques inefficaces menées pendant des décennies par vos prédécesseurs, soutenues depuis des siècles par votre versatile partenaire de majorité qui, si je ne m’abuse, détenait le portefeuille de l’emploi il y a quelques années encore. Aussi ne pouvez-vous décemment laisser entendre que des personnes en souffrance, vivant des situations d’exclusion, de pauvreté et de honte, sont responsables de ce dont elles sont victimes. Voulons-nous qu’elles se considèrent inaptes à figurer parmi nous ? Et dans ce cas, quelle sera la prochaine étape ? La mise au banc ? L’indignité publique ? L’opprobre, Monsieur le Ministre, est une arme ravageuse. Tenez-le, je vous en conjure, à bonne distance de vos moyens d’action.