Opinions

Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d’école secondaire (s’exprime à titre personnel).

Je cherche en vain un professeur de français pour mon premier degré. Mais pourquoi cette pénurie d'enseignants est-elle aussi intense? Il faudrait quand même se poser quelques questions...


Depuis trois semaines, je cherche en vain un professeur de français pour le premier degré: "primoweb" (site de la Fédération Wallonie-Bruxelles), réserve de CV, appels sur Facebook, échanges avec les collègues: rien. Comment la pénurie peut-elle frapper aussi fort ? Il y a quinze jours, espoir: deux noms sur primoweb ! L’une des personnes me dit qu’elle s’est mise sur le site pour se signaler mais qu’elle a déjà un horaire (?!) L’autre me demande pour commencer si elle pourra avoir l’année prochaine des heures dans lesquelles être nommée et que dans ces conditions elle accepte quitter son emploi actuel. Et si on commençait par être une personne de confiance pour son employeur avant de réclamer déjà des droits, Madame ? En tous cas, moi, je ne vais pas voler un collègue !

Dans les années 90, la ministre Onkelinx disait le métier (trop) bien payé, avec "trois mois de congé", et blablabla. Et maintenant, cela n’intéresse plus personne? Il y a lieu de se poser quelques questions. Les responsabilités s’imbriquent bien sûr ; et comme toujours, en quelques lignes, on ne peut que les désigner.

La frilosité à s’engager peut être liée à la crainte de faire face aux jeunes, exigeants, peu motivés par l’école – voire "difficiles" (euphémisme). Il y a un éclatement de l’éducation, de telle sorte qu’on doit faire face à des attitudes parfois inattendues. Mais étions-nous tellement autres ? Je pourrais raconter quelques histoires "de mon temps" ; il y a toutefois une violence nouvelle, accrue. Le vrai problème réside en réalité d’abord dans la maigre prise en charge par des organismes d’aide souvent surchargés - quand ils ne représentent pas une gauche idéologique nous considérant juste comme des "casques à pointe". Le Pacte semble prévoir de nouveaux barrages au renvoi d’élèves: d’accord sur le principe de faire mon boulot, mais combien de psys et d’assistants sociaux l’Etat va-t-il me payer ?

On peut encore hésiter à faire un métier où des parents, parfois plus prompts à se plaindre et à exiger qu’à éduquer, font recours, plaintes, cris, menaces (oui, oui, c’est notre sort hébdomadaire). Mais il y a aussi tous les autres. On peut aussi remettre en question l’adaptation de l’enseignement à la réalité d’aujourd’hui, en veillant à ne pas donner de toute-puissance à cette réalité à remettre en cause. Mais nous sommes nombreux à être conscients de la nécessaire évolution et à déjà agir, avec les moyens que nous avons.

Dans tous les cas de figure, nous pourrions être soutenus par un Etat confiant dans ses acteurs. Et ce sont sans doute ces deux mots qui actuellement cernent les causes les plus criantes de ce désengagement.

Une fois pour toute, la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas confiance dans ses enseignants. Le Pacte fameux promet encore contrôles, plans, accords à conclure, évaluations, menaces pour les écoles n’ayant pas les résultats attendus, etc., sous cela le propos souriant d’une aide accrue au pilotage. Et ils font quoi, les pilotes des écoles, depuis des décennies ? Du macramé ? Et puis surtout, il semble que l’on commence à voir tomber les masques de ce qui pourrait finalement se révéler être une mauvaise bouffonnerie.

Dieu sait si je suis critique envers bien des pages du Pacte, proche cependant des cartes blanches à la fois des 1000 puis 750 signataires des 20 et 21 mars. Mais y a-t-il encore un pilote? Et que valent encore les élèves face aux enjeux électoraux?

Qu’on se décide donc. Si le Pacte doit passer à la poubelle, le drame sera complet car avant de retrouver un plan dont on doit reconnaître qu’il a de l’ambition (malgré ses maladresses, certaines options idéologiques coupées du terrain – comme le fol allongement du tronc commun, ses compromis boiteux, son indéniable volonté de faire surtout des économies - drapée de fausse bonne volonté comme la "revalorisation du qualifiant"), il passera de l’eau sous les ponts. On reviendra aux mesurettes accumulées comme autant d’emplâtres sur une jambe de bois.

Et donc, qui s’engagerait dans un métier dont chaque semaine on lit dans la presse les aléas: indécisions, contrôles, changements permanents, violence parfois, promesse d’un « grand chantier » (qui en plus, pourrait donc s’effondrer), cours au contenu flottant,… Le bateau coule depuis 40 ans: l’eau s’infiltrait (réformes des années 75), puis est franchement entrée (rénové) mais c’était juste les suites d’une manœuvre mal menée par – par qui ? Les enseignants, pardi ! Ces derniers écopent depuis, mais le navire prend de la gîte. On promet un Pacte, comme un gigantesque ponton de réparation. Cela finira-t-il par le radeau de la Méduse ?

Et je suis bien avancé : qu’est-ce que je fais avec trois classes privées de français entre Pâques et juin ?