Opinions
Une opinion de Laurent Verpoorten, journaliste pour la Radio chrétienne francophone.


La dépréciation contemporaine de toute morale imposée, dont bien des séries télévisées sont les fruits vénéneux, Lars Von Trier en fait la critique point par point avec son nouveau film, "The House that Jack Built".


Sorti en salle voici trois semaines, The House that Jack Built, le dernier film du réalisateur archi-récompensé Lars Von Trier, a réussi l’exploit de rassembler contre lui l’unanimité de la critique. Le reproche est invariablement le même : le réalisateur se permettrait de faire voir pendant près de deux heures une succession de crimes plus abjects les uns que les autres sans adopter aucun "point de vue", entendez sans prendre clairement ses distances avec les méfaits du serial killer dont il raconte l’histoire, sans adopter en somme une posture morale.

Un argumentaire des plus contradictoires lorsqu’il est placé face à ce dont se délectent aujourd’hui le public et les critiques en matière de fiction : les séries télévisées. Et des plus erronés au vu de la dernière demi-heure du film dans laquelle Von Trier, envoyant au sens propre son "héros" au fin fond des enfers, exprime un jugement de valeur aussi radical qu’explicite.

Mais peut-être nombre de critiques avaient-ils quitté la salle avant la fin…

Séries Bad

Dans la série Les Sopranos, plus grand succès financier de l’histoire de la télévision, le récit de la carrière riche en trahisons et en assassinats du mafieux Tony Soprano est entrecoupé par ses séances chez une psychiatre. L’originalité de ces contrepoints éthiques, au cours desquels les activités du parrain sont mises en question, constitue l’un des principaux éléments qui ont fait la gloire de cette série, considérée par nombre de spécialistes comme la meilleure de tous les temps. Mais alors pourquoi le dialogue du même ordre, entretenu tout au long de The House that Jack Built entre le tueur et son confesseur d’outre-tombe, ne trouve-t-il pas grâce aux yeux de la critique ?

La répugnance pour ce film proviendrait-elle du double infanticide qui compte parmi la soixantaine de meurtres perpétrés par Jack ? Pourtant, la série au succès planétaire Game of Thrones, qui affiche au compteur, selon un site de fans, quelques 174 373 victimes depuis son lancement en 2011, ne réserve pas un meilleur sort aux enfants. Lorsqu’ils ne sont pas entraînés à la dure à devenir des assassins professionnels, ceux-ci sont torturés physiquement ou psychologiquement, violés, pendus, précipités dans le vide ou brûlés vifs, traitements dépassant dans l’horreur les romans à l’origine de cette série qui détient à ce jour tous les records d’audience et de récompenses.

Serait-ce alors la violence gore des images qui rebute ? Elle semble pourtant en deçà des cadavres dissous à l’acide de Breaking Bad, des mains coupées, des yeux crevés, de la langue automutilée de Sons of Anarchy ou des corps putréfiés des zombies de The Walking Dead, autres séries à succès. À moins que ce ne soit le cynisme affiché par le personnage imaginé par Lars Von Trier ? Mais Jack est psychopathe, contrairement aux monstres froids des hautes sphères politiques américaines, dont l’absence d’états d’âme passionne depuis cinq saisons le public de House of Cards. Le caractère malsain des situations ? Dans la très estimée série Black Mirror (5e saison lancée en décembre prochain), un médecin se shoote à la douleur de ses patients, une mère de famille se voit transplantée de force dans une poupée et un Premier ministre contraint de s’accoupler en direct à la télévision avec une truie…

Comment expliquer que les mêmes critiques et le même public, qui tressent des couronnes à ces séries pour leur audacieuse amoralité, jouent les vierges effarouchées à la vue de The House that Jack Built?

Jugement dénié

Selon Vincent Colonna, auteur de l’essai intitulé L’art des séries télé : Tome 2, L’adieu à la morale (Broché, 2015), c’est la première fois dans l’histoire de l’Occident que des divertissements regardés par des millions de personnes sont de nature amorale. Un phénomène qui s’expliquerait par le changement de perspective éthique opéré par les sociétés modernes : leurs membres usent désormais davantage d’une conscience juridique que d’une conscience morale.

La question n’est plus celle du bien et du mal, structurée par des systèmes préétablis religieux ou laïques. Dorénavant, ce qui permet de juger la valeur d’un comportement, ce sont ses avantages et ses inconvénients potentiels. Une action sera considérée comme bonne si elle sert le désir de l’individu. Et l’action mauvaise ne l’est plus intrinsèquement mais exclusivement aux yeux de la loi… pour autant qu’on se fasse prendre.

Cette dépréciation contemporaine de toute morale imposée, dont bien des séries sont les fruits vénéneux, Lars Von Trier en fait la critique point par point. Une critique d’autant plus radicale qu’elle utilise la même trame que les séries : le récit d’un personnage agissant selon sa propre loi, incarnant le fantasme de toute-puissance qui constitue en réalité les tréfonds de la conscience juridique et dont le serial killer se révèle finalement être la figure la plus achevée.

Car à travers Jack, c’est bien notre monde qui est visé. Ne s’amuse-t-il pas à demander à sa victime d’hurler à l’aide, bien conscient que là où seul l’intérêt gouverne, elle n’a plus aucune main secourable à espérer ?

L’idée que les forces de l’ordre, seul pouvoir de limitation tangible et donc redouté par la conscience juridique - comme par les "héros" des séries - puissent constituer une barrière efficace à la volonté de puissance est ridiculisée dans The House that Jack Built. Un policier ordonne ainsi à Jack de quitter la scène de crime. Un autre exigera d’une jeune femme qu’elle raccompagne son futur meurtrier.

La condamnation définitive de la conscience juridique sera prononcée au moment même où cette police semble sur le point d’arrêter le monstre. Opérant alors un retour assumé à la morale, qui plus est catholique, Lars Von Trier prive le juridisme de sa conclusion traditionnelle en choisissant de ne pas filmer l’arrestation concrète de Jack. Car le film ne pouvait finir ailleurs que dans le "lieu" qui symbolise l’idée que la morale n’est pas qu’une question d’appréciation personnelle : aux enfers.

Le cœur de l’homme

Aussi troublante qu’elle puisse paraître aux spectateurs, cette référence à la religion catholique, c’est-à-dire à un mode d’existence qui considère qu’une vie se réussit davantage dans la réalisation du désir de Dieu et des autres que des siens propres, n’a en fait pas disparu au cinéma. Mais des impératifs économiques et idéologiques refusent à ces films l’accès aux écrans. Derniers exemples en date : Le Pape François - Un homme de parole. Ce portrait du souverain pontife, pourtant réalisé par un cinéaste reconnu - Wim Wenders - n’est pas sorti en Belgique. Pas plus que Le Cœur de l’homme, magnifique docu-fiction constitué de témoignages de personnes que la foi a libéré de leur dépendance au sexe et à la pornographie. Faute de séances officielles, la société Saje Distribution, spécialisée dans la diffusion de films chrétiens, a décidé d’organiser ce 15 novembre à 20 h sa projection simultanée à Liège, Namur et Bruxelles. Pour l’amour du cinéma, grâce lui soit rendue !