Opinions
Une opinion du docteur Frank Venmans, Université de Mons et London School of Economics, relecteur du 5ème rapport du Giec. 

Les effets à long terme d’une augmentation de la concentrationde CO2 dans l’atmosphère sont compliqués à estimer. Faut-il hésiter pour autant ? Non, cette incertitude dans les modèles climatiques est une bonne raison pour une politique climatique plus ambitieuse.

Prédire le climat est intrinsèquement difficile. Malgré les avancées scientifiques considérables, la réaction du climat suite à une augmentation du CO2 est estimée avec un niveau d’incertitude non négligeable. Il s’agit d’une raison supplémentaire pour l’élaboration d’une politique climatique ambitieuse.

Estimer la "sensibilité du climat"

Depuis des décennies, les climatologues essaient d’estimer la "sensibilité du climat". Il s’agit de l’effet à long terme d’une augmentation (un doublement) de la concentration du CO2 dans l’atmosphère. Si l’effet direct du CO2 est estimé avec un niveau de confiance satisfaisante autour de 1 à 1,2°C, l’estimation des effets indirects est très difficile.

En effet, une augmentation du CO2 engendrera des effets accélérateurs : la disparition de la glace sur les pôles, qui augmentera la chaleur absorbée par les mers, la désertification qui augmentera la chaleur absorbée par la terre et, surtout, le changement des nuages, qui augmentera la température à certains endroits et diminuera la température à d’autres endroits. De ce fait, le dernier rapport du Giec en 2013 estime que l’effet le plus probable d’un doublement de la concentration du CO2 est un réchauffement de 3°C. Toutefois, avec une probabilité de 17 %, il est possible que le réchauffement soit inférieur à 1,5°C. Avec la même probabilité, il pourrait dépasser les 4.5°C voire même dépasser les 6°C avec 10 % de probabilité. Cette estimation, et le niveau d’incertitude associé, était le même dans le 3e rapport du GIEC en 2001.

D’autres éléments liés au réchauffement climatique sont connus avec beaucoup plus de précision. Nous savons, avec un niveau de confiance élevé, que l’homme a augmenté la concentration du CO2 de 40 % depuis le début de l’industrialisation, un niveau qui n’a jamais été atteint dans les derniers 800 000 ans (observé dans les carottes de glace).

De plus, nous savons que ces émissions sont irréversibles et qu’une bonne partie de ce CO2 restera donc dans l’atmosphère pendant plusieurs milliers d’années. Nous savons donc également, avec un niveau de confiance élevé, que pour stabiliser le climat, il faut arrêter complètement les émissions du charbon, du gaz et du pétrole.

Finalement, nous savons avec un niveau de précision satisfaisante l’effet direct du CO2 sur la température à long terme.

Face au doute, l’attitude responsable

Mais nous ne connaissons pas avec précision l’ensemble des effets indirects (les "feedbacks") d’une augmentation du CO2. La science climatique avance rapidement, mais c’est une illusion de penser que cette incertitude disparaîtra dans les décennies à venir. Ces éléments posent la question de l’attitude la plus responsable à adopter vis-à-vis de l’incertitude climatique.

Imaginons que l’humanité pense savoir avec certitude que la sensibilité climatique est de 3°C pour un doublement de la concentration du CO2. Imaginons ensuite que l’humanité découvre que la sensibilité climatique est en réalité entourée d’une incertitude importante, que le réchauffement est peut-être moins grave ou, au contraire, bien plus grave qu’on ne l’a estimé jusqu’à maintenant, tout en gardant les 3°C comme estimation moyenne. Est-ce que cette incertitude dans un scénario optimal mènerait à une réduction des émissions plus rapide ou moins rapide ?

La grande majorité des études scientifiques indique que l’incertitude devrait nous inciter à réduire les émissions plus rapidement. Parce que les dégâts augmentent de manière disproportionnelle avec la température. En d’autres termes, les scénarios potentiels dans lesquels la température augmente au-delà de 3°C contribuent de manière disproportionnelle au dégât climatique et font augmenter l’estimation moyenne du dégât.

Il y a beaucoup de débats parmi les économistes environnementaux sur la manière de chiffrer la prime de risque climatique, mais il y a consensus sur le fait que l’incertitude concernant les températures futures doit mener à une politique climatique plus prudente et donc plus ambitieuse.

Incertitude et inaction

D’autres éléments d’incertitude comme celle liée au cycle du carbone ou au développement des technologies vertes dans le futur peuvent avoir un effet ambigu sur la vitesse optimale de la réduction des émissions. On entend parfois dire que l’incertitude des modèles climatiques devrait nous inciter à attendre avec la réduction des émissions. "Pourquoi faire des frais énormes si nous ne sommes même pas sûrs que le réchauffement dépassera 2°C ? Occupons-nous d’abord des problèmes dont nous sommes certains."

Même si d’autres interventions publiques peuvent être très bénéfiques également, ce lien entre incertitude et inaction est tout à fait infondé. Le fait que l’incertitude des modèles climatiques ne se résoudra pas pendant les années à venir rend l’argument encore plus faux.

Esprit critique vs polémique

L’esprit critique est primordial dans le monde académique puisqu’il constitue le moteur de nouvelles idées. Il est donc important que les chercheurs sur la politique climatique se remettent en question, y compris sur base des critiques citoyennes. En même temps, il faut éviter qu’au nom de la polémique et l’esprit critique, certaines théories qui ont déjà été démontées depuis longtemps dans la presse scientifique reçoivent une attention démesurée.

L’esprit critique est autre chose que donner du crédit à n’importe quelle contre-vérité manifeste. L’idée selon laquelle l’incertitude des modèles climatiques est un argument en défaveur d’une politique climatique ambitieuse en est un bel exemple.