Opinions

Une opinion du cocher bruxellois Thibault Danthine.

Bruxelles, c’est mon gagne-pain. Je ne nie pas les problèmes de notre capitale, mais les touristes étrangers me rappellent chaque jour combien elle est, aussi, belle. Seulement on ne le voit plus. Le mal bruxellois est avant tout un mal d’amour.

Le Manneken-Pis ? Tout droit, Madame… Ça doit être la 5e fois que je réponds à cette question en une heure de temps. J’aime cette excitation des touristes venus du monde entier à l’idée de voir notre "ket" de Bruxelles.

Pardon, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Thibault Danthine et je conduis les calèches dans le centre historique de Bruxelles depuis presque 3 ans. Aujourd’hui, comme tous les jours de la semaine, je suis arrivé sur la Grand-Place avec ma collègue à 11 heures, heure à laquelle la zone Unesco devient piétonne. Vous savez, ces zones à Bruxelles où les voitures sont bannies… Je n’irai pas plus loin sur ce sujet, trop chaud en ce moment.

Haky, Mia et les touristes

Haky et Mia sont les chevaux qui nous accompagneront toute la journée, ils recevront certainement des centaines de caresses venues des cinq continents… et peut-être un sucre de ce policier qui apprécie particulièrement Haky. Faut dire qu’il est sympa Haky ! Pas grand monde sur la Grand-Place aujourd’hui. Le secteur touristique galère pas mal depuis les attentats de Paris… Puis il y a eu le lockdown, la fermeture des tunnels, les attentats de Bruxelles (qu’on sentait venir), la grève à Belgocontrol, le mauvais temps…

Mais quelle idée j’ai eue de me lancer dans une activité touristique à Bruxelles ? Sans doute un brin de folie mêlé à un brin de fierté. Folie de réintégrer des calèches dans une ville qui n’en avait plus depuis 15 ans, et ce à une époque où les Segways envahissent les villes. Folie de vouloir construire une écurie à quelques centaines de mètres seulement de la gare du Nord. Mais aussi fierté de faire découvrir aux étrangers du monde entier une ville qui m’a accueilli il y a près de 20 ans, moi le campagnard condrusien.

"So great !"

Je dis "aux étrangers du monde entier" car les Belges ne représentent qu’à peine 5 % de notre clientèle. Blasés, dégoûtés, indifférents ? Je n’en sais rien mais ils ont tort de ne pas (plus) venir dans le centre. C’est du moins l’avis de mes clients qui viennent de s’installer confortablement dans ma calèche Victoria. Un couple de Floride qui, de toute évidence, est heureux d’être là. Je pars faire mon tour de 30 minutes. A peine mon cheval en mouvement que j’entends un "so great !" enthousiaste. Je souris et commence mes explications sur quelques bâtiments de la Grand-Place. Les Américains sont toujours friands de vieilles briques, c’est donc naturellement que je les informe de dates importantes : XVe siècle pour l’hôtel de ville, XVIe pour la maison du Roi… Ils sont éblouis et ne lâchent plus leur smartphone avec lequel ils photographient tout ce qu’ils voient.

Le temps passe et on discute. Ils m’expliquent qu’ils sont en Belgique pour deux jours, un qu’ils passeront à Bruges et l’autre à Bruxelles. City-trip classique mais toujours efficace. Le Brussels bashing de ces derniers mois ne les a pas fait fuir, au contraire, me disent-ils ! A part notre météo, je comprends vite que notre capitale les a séduits en moins de 24 heures. Et comme beaucoup de monde, les mêmes atouts reviennent : la sympathie des gens, l’architecture, l’atmosphère, la bière, les frites, les gaufres, le chocolat… Bref, tout ce que les Belges peuvent trouver ringard et qui pourtant est notre vraie identité aux yeux du monde.

Manneken-Pis, la star

Nous continuons notre promenade, passons devant les galeries Royales qui (me) procurent à chaque fois le même effet. "Waow", s’exclame Katie (c’est son nom) avec un accent américain nasal à 200 %. Faut dire qu’elles sont belles, ces galeries ! Quelques minutes plus tard, nous passons devant la Bourse. Ça m’exaspère d’expliquer à certains étrangers que ce "mémorial" n’est pas le tapis de fleurs mais bien l’hommage aux victimes des attentats. Malheureusement, lors de ces dernières semaines, les gens s’y rendent plus pour revendiquer que pour s’y recueillir. Drapeaux israéliens contre palestiniens. Extrême gauche contre extrême droite.

Cette situation me gêne et me met mal à l’aise. J’essaie d’attirer l’attention de mon couple "made in USA" sur la jolie vue de la tour de l’hôtel de ville. Et me dis que saint Michel, qui trône à 97 mètres de haut, aurait dû terrasser le terrorisme comme il avait terrassé le dragon. Tant qu’à faire. Et pourquoi Manneken-Pis n’a pas uriné jusqu’à Zaventem et la station Maelbeek le 22 mars pour éteindre ces fichues bombes ? Mais quel klet ce pey !

J’ai beau passer des centaines de fois devant, je le regarde à chaque fois avec une certaine tendresse. Il amuse à lui seul un nombre impressionnant de touristes. Je le jalouse un peu peut-être. Les Belges les plus blasés diront que c’est nul. C’est effectivement un peu nul… mais ça le rend chouette !

En mal d’amour

La balade touche à sa fin. Katie insiste pour faire une photo avec moi. Faut dire que mon petit canotier fait un effet bœuf. Je me prête bien entendu au jeu et prends à mon tour leur smartphone pour les photographier en couple. Une photo dans la calèche, une avec Haky… De grands enfants !

Nous nous quittons comme si nous nous connaissions depuis des années. Encore des étrangers conquis par la beauté de Bruxelles, par ses bâtiments, leurs histoires et peut-être aussi par cette odeur surprenante de mélange de frites et de gaufres qui parfume les petites rues piétonnes. Bruxelles quoi !

Les poubelles qui traînent ? Les clochards ivres morts à la Bourse ? Les militaires qui patrouillent armés jusqu’aux dents ? Les graffitis sur de jolies façades ? Bien sûr que j’en ai croisé pendant la balade. Trop, certainement. Mais j’ai décidé de mettre l’accent sur ce qui est beau et non le contraire. Ce qui sert Bruxelles et non l’abîme. De mettre en valeur notre patrimoine et non de polémiquer avec des étrangers qui de toute façon se fichent bien des histoires du piétonnier et autres problèmes inhérents à notre ville.

Je ne suis pas dupe, Bruxelles est malade. L’actualité et les médias n’ont fait qu’empirer la situation ces derniers mois. Mais le mal dont Bruxelles souffre le plus est un mal d’amour. Non pas de la part des étrangers, mais bien des Belges eux-mêmes. Et ce sont les touristes qui me conscientisent quotidiennement sur la chance d’y habiter, travailler, vivre.

Les prochains clients attendent. Ils viennent de Bordeaux. On fait connaissance. "Vous avez une belle ville", me lance d’emblée l’un d’entre eux. Je fais mon petit sourire fier, comme si cette ville était à moi.

Au moment où Haky se met au pas, une personne me demande vite son chemin : le Manneken-Pis ? Tout droit Madame…