Combler la fracture numérique

Alain CLERC Publié le - Mis à jour le

Opinions

L'absence d'accès aux technologies de l'information et de la communication (TIC) représente l'une des principales menaces pour les pays en développement. Non seulement la fracture numérique va creuser le fossé Nord-Sud, mais le manque de connexions boutera ces pays hors de la mondialisation avec le risque d'une asphyxie politique, économique et culturelle sans précédent. Sans accès aux TIC, des pans entiers de la population mondiale se retrouveront hors des normes internationales prévalant dans les relations politiques, économiques et commerciales. Ils n'auront même plus la possibilité de valider leur patrimoine culturel, ce qui constitue une grave atteinte au principe de la diversité culturelle. Ils seront également, de fait, privés de l'accès à la parole, le principal des droits de l'Homme.

D'aucuns diront que nous avons vécu ces vingt derniers siècles sans ordinateur et que ce ne sont pas les TIC qui amélioreront notre relation aux autres et à l'environnement. Pourtant, l'homme dépend étroitement des techniques qu'il produit. L'imprimerie, l'électricité, le moteur à explosion en sont les meilleurs témoignages. Dans la mondialisation, l'Internet s'impose comme le principal véhicule des transmissions d'information. Rappelons d'ailleurs que dans les pays de l'OCDE, près de 50 pc de la croissance de la productivité est générée par les TIC. Le nier c'est condamner tous ceux qui en sont privés à l'exclusion.

Cette situation, que les responsables politiques du Nord et du Sud peinent à reconnaître, affectera la réalisation des Objectifs du Millénaire adoptés avec solennité à New York par les chefs d'Etat et de gouvernement lors de la Déclaration du Millénaire. Il est illusoire d'imaginer que l'on matérialise l'un ou l'autre des huit objectifs sans accès aux TIC. Relever ce défi d'ici 2015 dépend dès lors de notre volonté (ou non) de connecter les populations aujourd'hui marginalisées dans la société de l'information.

Aujourd'hui, à mi-parcours 2000-2015, quel est le bilan de l'engagement des chefs d'Etat ? Une fois de plus, il n'est pas à la hauteur des espoirs. A qui la faute ? Non seulement, les décideurs politiques et économiques n'ont pas inversé la routine, mais ils se sont calfeutrés dans une prudence d'autant plus inquiétante qu'un échec supplémentaire des Nations unies en matière de développement ne manquerait pas de discréditer une organisation trop souvent malmenée pour son inefficacité.

Faut-il admettre que l'Onu n'a pas la capacité de gérer la globalisation en y apportant un peu plus d'humanité ? Faut-il accepter un monde bipolaire avec des conséquences désastreuses sur le plan social, politique, économique et culturel, en estimant que les nantis sont à l'abri du drame qui se prépare ? Le destin tragique que vivent des milliers de jeunes Africains ou Latino-Américains qui quittent leurs terres pour se réfugier en Europe ou aux Etats-Unis, au péril de leur vie, nous fournit un avant-goût amer des scénarios à venir si cette dernière option est retenue. Nous savons pourtant que les murs protecteurs ne constituent d'aucune façon une réponse appropriée.

Ne serait-il pas plus bénéfique de rechercher des solutions qui prennent en compte les intérêts de chacun ? D'autant que celles-ci existent et ne coûtent rien !

L'Assemblée générale des Nations unies a préconisé la mise en place "de sources novatrices de financement du développement, à condition que celles-ci n'imposent pas aux pays en développement un fardeau excessif". C'est cette optique que le Fonds mondial de solidarité numérique (FSN) a retenue pour réduire la fracture numérique.

Le Fonds privilégie l'implication du secteur privé et propose l'introduction d'un mécanisme de financement innovant pour sortir de leur marginalisation des milliards d'individus privés des TIC et donc sans espoir de s'extraire du sous-développement. Le principe est simple : toute entité (privée ou publique) qui entend acquérir des produits ou des services numériques inclut dans son appel d'offres une "clause de solidarité numérique" qui demande au vendeur de verser au FSN 1 pc de la transaction. L'industrie numérique ne perd rien car le Fonds lui rachète d'autres produits et services pour les investir dans des zones insolvables, créant ainsi de nouveaux marchés. Si tout le monde participe à cet effort, nous pouvons réduire la fracture numérique et relever les défis de la Déclaration du Millénaire.

Rien n'est requis, sauf du bon sens. Peut-on sur cette seule exigence amener aujourd'hui les chefs d'Etat et de gouvernement, les leaders industriels, les responsables d'institutions internationales et locales à s'engager pour nous permettre de réunir les moyens financiers nécessaires pour combler la fracture numérique ? Pour commencer, il s'agit de convaincre les premiers concernés, les chefs d'Etat et de gouvernement des pays en développement. Il leur appartient de montrer l'exemple en appelant ensuite la communauté internationale à suivre cette démarche. Simultanément, il nous faut convaincre les entreprises du secteur numérique, les principales gagnantes de ce "Plan Marshall" proposé par le FSN. Aujourd'hui, elles hésitent encore à s'engager, même si la plupart des grands patrons reconnaissent, en aparté, que la démarche du Fonds est justifiée et qu'elle leur offre des avantages.

Le problème, c'est cette terrible routine, véritable cancer des relations internationales, déjà pointée du doigt par l'ancien Secrétaire général des Nations unies M. Kofi Annan. On ne pourra pas se projeter dans l'avenir sans nous écarter de l'impératif du "précédent", l'inamovible règle d'or des processus décisionnels politiques et administratifs. Ce n'est pas du courage qu'il faut, mais la volonté de retrousser ses manches et suffisamment de bon sens pour dépasser les interdits administratifs ou juridiques qui, si souvent, paralysent l'initiative politique.

L'avenir est possible mais seulement si nous rompons avec nos vieilles manières de penser !

Alain CLERC

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