Opinions

Comment accueillir des centaines de milliers de migrants au sein d’une Europe affectée par le chômage de masse, une croissance zéro, le désenchantement et la montée de partis populistes ? Une opinion de Michel Carlier, ambassadeur honoraire, et Caroline Bosschaert de Bouwel, journaliste.


En cet été 2015, l’Europe est assiégée par des vagues de migrants, venant d’Afrique et d’ailleurs. Ces malheureux fuient des pays ravagés par les guerres et la misère et veulent, à n’importe quel prix, atteindre les rivages du Vieux Continent où ils croient trouver la terre promise. Chaque jour, c’est par vagues grossissantes et incessantes qu’ils déferlent sur les plages de Grèce et d’Italie. Aujourd’hui, ce sont des vagues. Sous peu, ce sera un raz-de-marée.

340 000 migrants depuis janvier 2015

Les chiffres officiels (FRONTEX et HCR) sont effarants : depuis le 1er janvier de cette année, 340 000 migrants ont passé les frontières grecques, italiennes ou hongroises. 107 500 pour le seul mois de juillet. Durant la deuxième semaine d’août, 3 000 étaient détectés en Hongrie, 20 000 Érythréens et Nigérians passaient en Italie et 20 843 migrants, la plupart poussés par les Turcs, étaient accueillis en Grèce. Par rapport à 2014, l’augmentation des flux migratoires est exponentielle : en 7 mois de 2015, on dépasse de 60 000 les chiffres de toute l’année 2014. Ajoutons que plus de 2 200 candidats à l’émigration ont péri noyés depuis le début de janvier. À Calais, c’est l’horreur. Le tunnel sous la Manche est la voie royale menant à l’eldorado insulaire anglais où des milliers de migrants pensent trouver des boulots précaires. Le gouvernement de Londres n’en veut pas. Il presse Paris de faire la police en barrant la route à tous ces malheureux agglutinés dans des campements de fortune où règne la mafia des passeurs. Empêchés, des centaines de migrants se déplacent de Calais vers la Belgique, avec l’espoir de passer à Douvres, depuis Zeebruges ou Ostende, moyennant paiement. Voilà la situation, brutalement résumée. Certes, il faut être humain et ouvrir les bras à ces masses qui risquent leur vie pour échapper à l’enfer et pour atteindre le paradis. Ah ! s’ils savaient ce qui les attend ! En effet, la population européenne, dans sa majorité, n’est pas favorable aux grands élans du cœur. Car cette vague de migrants venus d’Afrique et d’Orient (surtout des musulmans) arrive au pire moment.

Le chômage de masse (vingt millions ?) qui sévit dans notre Union européenne, la croissance zéro qui dure, les politiques d’austérité imposées pour cause d’équilibres budgétaires et les partis populistes qui guettent la fin de régimes démocratiques fragilisés sont des réalités incontournables. Que faire ? Ouvrir toutes grandes nos frontières ? Ou les rétablir afin de contenir la vague qui déferle ?

L’Europe réagit. Comme toujours, trop tard. L’idée des quotas de réfugiés imposés aux Etats-membres fait long feu. L’annonce, le 10 août 2015, d’un déblocage de 2,4 milliards d’euros sur six ans destinés à soulager les pays assaillis n’enthousiasme personne. En août, l’île de Kos en mer Egée est prise d’assaut par des flottilles de canots pneumatiques arrivant de la Turquie voisine (10 km). Elles déversent, à jets continus, sur les plages de l’île, des centaines de jeunes qui réclament d’aller en… Europe. Près de Barcelone, des bagarres éclatent entre réfugiés et policiers. En Macédoine, les trains en partance pour la Serbie et la Hongrie sont pris d’assaut par des milliers de réfugiés venant, via la Grèce, de Syrie, du Kosovo et d’Albanie. Le 20 août, le gouvernement macédonien débordé décrète l’état d’urgence. Même l’Allemagne est prise à la gorge. Le 19 août, le ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, avertit que l’Allemagne "ne pourra à elle seule assumer, comme c’est le cas actuellement, la prise en charge de 40 % des demandeurs d’asile qui arrivent en Europe". Il ajoute que 800 000 réfugiés arriveront en Allemagne, en 2015. Angela Merkel déclare, quant à elle, que "la crise migratoire est plus préoccupante que celle de l’euro et demande une harmonisation de la gestion de cette crise en Europe".

L’opinion publique bascule

Chez nous, le gouvernement fédéral décide de créer 2 500 nouvelles places pour accueillir les migrants provenant, pour la plupart, de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et d’Iran. Une bagatelle ! Avant octobre, il en faudra dix mille. Et, d’ici la fin 2015, au moins 80 000. Entre-temps, un sondage Ipsos (10 août 2015) indiquait que 61 % des Belges estiment qu’il y a trop d’immigrés dans le pays et que seuls 12 % des Belges jugent que les migrants ont une influence positive en Belgique. Le 11 août, une enquête européenne montrait que 21 % des Belges, en 2014, étaient à risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. En mars 2015, on dénombrait en Belgique 1 152 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté (1 074 euros par mois pour un isolé). Voilà qui est clair. Comment arriver à ce que des milliers de migrants soient bienvenus au sein d’une population affectée, pour un cinquième, par la pauvreté ? Les chiffres donnés par l’organisme chargé de l’accueil des migrants (Fedasil) sont éloquents : 95 euros par mois d’argent de poche pour une famille avec deux enfants. S’y ajoutent les frais tels que les salaires des personnes en charge des dossiers et des centres d’accueil. Au total, chaque migrant coûte aux contribuables 38 euros par jour, ou 1 140 euros par mois. Soit plus que les 1 074 euros du seuil de pauvreté mentionné plus haut. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes et chacun a le droit de les connaître.

Bien sûr, il faut accueillir les migrants. Mais, compte dûment tenu de nos moyens. Parmi ces milliers de personnes, en majorité des hommes, qui déferlent, il y a des persécutés (les minorités d’Orient) en danger de mort. Mais, il y a aussi des réfugiés économiques et même des criminels. N’y a-t-il pas parmi eux aussi des djihadistes prêts à agir ? Ce qui s’est passé dans un magasin Ikea en Suède, le 10 août 2015, mérite d’être retenu. Ce jour-là, deux demandeurs d’asile érythréens tuent une mère et son fils avec des couteaux de cuisine dérobés sur place.

En outre, la haine religieuse entre musulmans et chrétiens, déjà présente sur certains esquifs qui traversent la Méditerranée, risque de s’introduire dans nos pays déjà en proie à de graves querelles dites communautaristes. Le 16 avril 2015, quinze migrants musulmans jetaient à la mer douze de leurs compagnons d’infortune parce qu’ils étaient chrétiens. Affaire peu médiatisée, mais qui en avait choqué plus d’un.

Accueillir à quelles conditions ?

Que faire ? Oui, accueillir le plus dignement possible tous ceux que nous pouvons. Mais, pas à n’importe quelle condition. Il serait opportun de demander à ceux qui veulent demeurer chez nous de prendre l’engagement solennel de respecter nos lois, sans exception. Il serait aussi judicieux de réfléchir à ce qui se passe dans l’Orient décidément compliqué. Alors que des pays pauvres, comme le Liban et la Jordanie, accueillent des millions de réfugiés, des États arabes regorgeant d’or noir et de dollars, tels que l’Arabie Saoudite, expulsent des milliers de musulmans venants du Yémen et de Somalie, notamment. D’un côté, des pays richissimes refusent d’accueillir leurs coreligionnaires. De l’autre, des nations européennes faisant face à une crise économique grave, se trouvent obligées d’accueillir des masses d’immigrants non choisis en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. Il y a de quoi s’interroger sur ce paradoxe étonnant. Les ressources du Vieux Continent sont loin d’être inépuisables et la patience de ses peuples a des limites.