Opinions
Une chronique de Florence Richter, écrivain.


Outre l’apprentissage, comment apprendre à nos enfants à réfléchir et à développer leur sensibilité ?


C’est la rentrée des classes. Les enfants de six ans débutent un parcours d’apprentissage balisé par des adultes. Ces derniers se cassent la tête depuis des millénaires pour définir l’intelligence humaine et depuis des siècles pour décider du contenu des programmes scolaires, dans le but généreux de transmettre le meilleur aux petits.

À vrai dire, pas mal d’animaux sont confrontés à cette question dont de nombreux mammifères. Chez nous, faut-il s’axer sur un savoir, des connaissances ? Et dans quelles matières ? Aujourd’hui la formation technique doit-elle prendre le pas sur la philosophie ? Faut-il au contraire ranger dans un placard tous les savoirs pour faire appel à l’intuition des enfants en les poussant à l’auto-apprentissage ? Faut-il préférer les "aptitudes" afin de "bien fonctionner" dans le monde ?

Toutes ces questions ont déjà été posées et les spécialistes y ont répondu : biologistes, psychologues, philosophes, pédagogues disposent chacun de leurs théories sur le sujet. Récemment, les neurosciences s’invitant partout, et expliquant comment fonctionne notre cerveau, affirment que la meilleure pédagogie fait appel à l’imitation (comme chez beaucoup de mammifères, il est vrai, et nous en sommes).

Bref, comment définir l’intelligence ? J’ai posé la question autour de moi à des gens très différents : des employés du ministère de la Culture, des médecins et psychologues ainsi qu’un vétérinaire, des artistes (écrivain, danseuse), un philosophe, un plombier, un comptable, un garagiste, un kinésithérapeute-masseur, et des commerçants dans l’Horeca.

Beaucoup définissent l’intelligence comme le font les dictionnaires : à partir de la capacité de raisonner ; même s’ils n’utilisent pas tous le même vocabulaire pour désigner les capacités de notre gros cerveau : ils parlent de penser, analyser, expérimenter, s’adapter, agir, critiquer, comprendre, se projeter. Ah, le sacro-saint cortex humain ! Trois de mes interviewés ont parlé aussi d’intelligence affective ou émotive, d’intuition, d’instinct ou de connaissance innée, et enfin d’intelligence du corps. Alors, dispose-t-on vraiment de neuf types d’intelligence (Howard Gardner) ? Toute décision est-elle une émotion du système limbique ensuite formatée dans le cortex (neurosciences) ?

Et où se loge le problème, toujours affirmé, de l’enseignement ? Il est effrayant de songer que le Japon se place souvent en tête des enquêtes Pisa, pays peuplé d’enfants épuisés dès leur plus jeune âge, par de nombreux cours, du matin à tard le soir, le jeu libre et joyeux n’y ayant pas ou peu de place. 

D’autre part, d’après plusieurs études concordantes sur le QI (qui ne résume pas l’intelligence, il est vrai), exposées dans le documentaire largement diffusé et intitulé Demain, tous crétins ?, la science estime que l’intelligence moyenne des populations des pays les plus industrialisés tend à baisser depuis les années 1990 (après un grand bond en avant durant le XXe siècle).

Les scientifiques cherchent des explications dans toutes les directions, parfois attendues, parfois choquantes : sommes-nous trop gavés de confort et de technologies abrutissantes ? Les plus éduqués font-ils moins d’enfants ? L’immigration joue-t-elle un rôle ? Le système éducatif est-il devenu moins exigeant ? L’alimentation est-elle moins saine et les perturbateurs endocriniens entraînent-ils la mauvaise formation cérébrale de nombreux fœtus ?

Je reviens aux petits homo sapiens, que leur enseigner ? Question complexe par les temps qui courent… L’idéal n’est-il pas le "melting pot", un peu de tout ? Du savoir, certes, c’est essentiel. Mais comment leur apprendre à réfléchir ? En promouvant le rêve autant que la recherche d’informations. Et comment développer leur sensibilité ? 

En mobilisant leur cœur et leur corps, en les sortant de leurs classes, pour les mener sur un chantier de construction, dans un hôpital, dans un tribunal, au théâtre et dans une bibliothèque, au restaurant, à la piscine, et la moitié du temps (mais oui !) dans les champs et dans les bois ! On dira que tout cela se fait déjà : au savoir transmis, s’ajoutent la promotion de la créativité et l’importance donnée à l’expérience personnelle. Vraiment ?

Bref, pas facile d’être un petit d’Homme de nos jours…