Opinions

Un témoignage de Lou, 16 ans, lycéenne à Paris (*).

Lundi 20 février 2017. Jour de la rentrée. 6h22, le réveil sonne. Tous les élèves de la zone C reprennent les cours aujourd’hui, sauf moi. Pleine satisfaction. Je vois défiler mon planning devant mes yeux. Prendre ma douche. M’habiller. Manger, mais pas trop, il est trop tôt pour avoir faim. Je ne suis pas stressée, ça me stresse. Bon il va falloir partir… Ai-je tout pris ? Mon CD, ma tenue, justaucorps propre, clair, ni blanc ni noir, collant rose. Je n’aime pas les collants roses. J’assombris une dernière fois mes cils et je pars, avec ma mère. Elle aussi rate sa rentrée.

Métro ligne 4, puis 5. Cet itinéraire aujourd’hui si nouveau sera peut-être un jour mon quotidien. Je l’espère. Une multitude de réflexions m’assaillissent : quel temps fait-il ? La dame assise en face de moi, d’où vient-elle, où va-t-elle ? Et moi ? Le concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, c’est pompeux.

Je me remémore les difficultés à effectuer les démarches demandées pour l’inscription : préparer une chorégraphie libre, payer 80€ de frais, scanner un acte de naissance de moins de trois mois, toutes sortes de choses exaltantes et réjouissantes. Tout ça pour quoi ? Serai-je retenue ? "Porte de Pantin" la voix métro résonne dans toutes mes cavités. C’est mon arrêt. Mon arrêt. Aujourd’hui. J’entre au 209 avenue Jean Jaurès. Comme toutes les fois précédentes, un émerveillement m’envahit. Cet endroit est magique, imposant et accueillant.

Les évènements s’accélèrent alors. Prise dans la mécanique de l’audition, il n’y a pas la place pour l’angoisse. Distribution des dossards. Passage au vestiaire. Quelques mots s’envolent vers d’autres filles, d’ailleurs, venues exprès. Je ne suis pas seule, mais ne sais pas avec qui. Trente marches, deux portes, la salle de "chauf’". L’attente. Une dizaine de personnes s’acharnent à montrer leur souplesse, jugeant celle des autres, analysant l’angle formé par leur jambe à terre et celle en l’air. Comme une course au plus grand écart. Je perdrai à ce jeu-là. Alors je cours dans la salle, chante intérieurement et souris. Sourire rend heureux.

Répéter et être jugée

Les surveillantes reviennent. Un sourire bienveillant illumine leur visage. Ça commence.

Trois heures plus tard, je suis au même endroit, le ventre plein et emplie de sentiments si contradictoires que je n’essaie plus de les déchiffrer. J’ai réussi le premier tour. Sur trente-trois ce matin, seulement neuf autres sont dans mon cas.

Je retrouve ce studio si grand – dans lequel des millions de danseurs ont dû s’envoler et où d’autres s’envoleront sans doute – aujourd’hui encombré de cette ligne impressionnante de six jurys.

Si le premier tour n’était composé que d’un cours d’une heure, je sais le second bien plus chargé. Il commence par l’apprentissage d’une variation imposée que nous dansons ensuite seul, par ordre croissant de dossards. Je passe en deuxième. Le dixième finit.

Ensuite l’attente, encore. L’attente avec les autres, que la compétition a quitté, chacun rit, avec autodérision, se projette quelques mois plus tard avec les mêmes personnes, au même endroit. Nous attendons pour danser une dernière fois aujourd’hui. Danser notre variation, répétée et modifiée des dizaines de fois mais seulement une fois jugée.

C’est mon tour. J’entre dans la salle, la redécouvre, rencontre une nouvelle fois les douze billes brillantes fixées sur moi, stylo à la main. Inspire. Expire. La musique démarre. Je m’oublie, laisse le mouvement prendre le dessus, m’emmener, ailleurs, en l’air, au sol, loin, proche, sur terre. Une dernière résonance refuse de s’éteindre.

La suite n’a nul besoin d’être contée. Cette journée est devenue mon quotidien.

(*) : Ce texte a initialement été publié sur le site de la ZEP.