Opinions

Les images de ce professeur portant son élève sous un robinet ont ranimé le débat sur la violence scolaire. Exaspération, dit-on, pendant "professeur" de celle qui a provoqué, ces derniers mois, des violences d’élèves : attaques d’école, enseignante poignardée en France, statistiques inquiétantes sur la présence d’armes, etc. Mais si elle réapparaît ainsi dans les médias, elle est quotidienne : incivilités mais aussi violences verbales, psychiques, physiques. Comment le sanctuaire du savoir devient-il lieu de violence ? Quatre pistes de réflexion.

Premièrement, l’école est elle-même une structure qui fait violence (Bourdieu) à de légitimes désirs : arriver et se déplacer quand on veut, parler quand et à qui on veut, se livrer aux occupations de son choix Les élèves lui retournent cette agression à leur manière. Mais cette "violence" n’est-elle pas l’écot de toute vie sociale ? Si l’école doit socialiser (art. 6 décret Missions 24.07.1997), cette habituation est essentielle. Des adaptations pédagogiques et organisationnelles peuvent éviter que la pression soit ressentie comme arbitraire et injuste. Il n’est cependant pas rare que des adolescents disent que l’école met sur eux une "pression insupportable" à cause de limites aussi apparemment bénignes qu’arriver à temps Quelle est l’origine de ce caractère "insupportable" ?

Deuxième piste, la dés-éducation. Ce caractère apparaît notablement avec des jeunes dés-élevés dans le "tout, tout de suite", alors que la vie sociale nécessite une mise à distance de ses propres désirs. L’école devient trop souvent le lieu où, pour la première fois, le réel résiste à leurs désirs infantiles de toute-puissance - même l’apprentissage, qui ne se fait pas "tout de suite" mais nécessite un effort continu pour un résultat différé ! D’où parfois une immense frustration qui éclate en colère. On peut se demander quels adultes anomiques ou brisés ils feront.

Mais ces jeunes sont cohérents avec la société et le phénomène se généralise. Elle favorise en effet sans cesse l’immédiate réponse : de la pilule qui fait maigrir "en deux semaines sans effort" à l’école de la réussite pour tous (sans tenir compte des volonté et capacité), en passant par les médias qui, on l’a encore vu avec par exemple l’affaire Hissel, sont eux-mêmes pris dans le maelström et semblent incapables de maîtriser l’information. Qui renoncera à un avantage immédiat (en termes de vente, de vote, de scoop ) ?

Certaines des personnes qui forment "la société" ont un rôle privilégié de socialisation. Le jouent-elles ? Il est difficile d’éduquer à la non-immédiateté de la résolution de ses désirs un élève déposé par une voiture qui a doublé toute la file, fait une queue de poisson au malheureux trop lent et s’est arrêtée sur le passage pour piétons.

Les jeunes entendent aussi le cynisme de ceux qui par leurs positions doivent être des modèles : banquiers qui brisent - impunément - l’économie, politiciens s’étripant autour de ceux qui se sont servis, stars ou sportifs à qui tout semble permis. De surcroît, de plus en plus d’adolescents vivent en décrochage de leur famille, censée les socialiser.

La violence ne vient cependant pas nécessairement du mimétisme : des ados finissent par envisager la société comme entièrement hypocrite, dominée par le sexe, l’argent, la violence, et leur idéal aboutit à une haine de cette société. D’autres craquent : le nombre d’élèves en suivi psychologique lourd, voire hospitalisés, ne cesse d’augmenter. C’est un désastre humain.

A cela s’ajoute troisièmement la pression mise sur la "réussite dans la vie". Les parents, angoissés, poussent à la performance et aux "hauts diplômes", dévaluant certaines filières. Mais quid de plutôt "réussir sa vie" ? Le décret missions prévoit de distribuer les élèves, après le cycle d’observation, vers ce qui est le mieux adapté à leurs aspirations et capacités (art. 21). Mon électricien n’aspirait pas à philosopher ; ça tombe bien, parce qu’en électricité, mes capacités se réduisent à utiliser l’interrupteur. Les enseignements de qualification ou professionnel ont été trop abandonnés et ont servi à tort de relégation pour ceux qui ne s’en sortaient pas.

On comprend l’hésitation de ceux qui veulent réellement apprendre un noble métier (dans quelles conditions, désormais ?) et le sentiment de rejet par la société "gagnante" des jeunes qui y tombent. Pour eux, cette agression (n’est-elle d’ailleurs que symbolique ?) appelle en retour la violence. Cela renvoie une fois encore à la question lancinante de ces jeunes renvoyés de Charybde en Scylla, en décrochage, se tournant éventuellement vers une vie d’assistés ou une "autre économie".

Quatrième et dernière piste, l’incapacité de notre société à oser agir face à ces problèmes. Nous avons si bien absorbé qu’il est interdit et frustrant d’interdire, que nous restons sans bras. Peut-on parler d’anomie de la société Comment prétendre inculquer une discipline intellectuelle avant la discipline d’existence sociale ? La société tergiverse - particulièrement face aux mineurs - et n’assume plus un rôle limitatif. Que faire quand la collaboration entre l’école et un élève n’est plus possible ?

On est effaré d’apprendre qu’il y a toute une filière pour ceux qui à 16 ans n’ont pas le diplôme de primaire. On s’étonne moins du million de Belges parfois incapables de déchiffrer les lettres mais surtout analphabètes fonctionnels, qui ne comprennent pas des écrits très simples. Du pain béni en période électorale : le décret ne s’y trompe pas, faisant de la citoyenneté un axe essentiel des apprentissages scolaires (art. 6). Qu’offre-t-on vraiment ? Et à ceux devenus violents ?

La mal nommée "école des caïds" répondait à une réalité. Une gauche, qui condamne ceux qui dévoilent une réalité qui la gêne, empêche d’apporter des solutions. La même incapacité est vécue face à la délinquance, faute de volonté politique de se donner les moyens. Chaque ouverture de "places" nous vaut un débat épique - que ne semblent pas mériter les victimes. Nous restons sans bras. L’école est une microsociété dans laquelle rejaillissent le stress de la société, sa violence, la disparition de valeurs de solidarité, sa difficulté à mettre des limites. Elle devient ainsi le lieu explosif de révélation de problèmes sociétaux et identitaires, qui ailleurs brûlent sous la cendre. Pour le moment.