Opinions

Il y a un avant et un après les attentats qui ont frappé directement la Belgique et ses voisins. Une menace élevée et une vigilance renforcée ont transformé nos existences de citoyens d’un pays démocratique. Cela ne s’arrête pas aux portes des cockpits d'avion dorénavant verrouillées ni aux bancs de béton et aux soldats dans nos rues. Notre mode de vie a profondément changé, nos réflexions ont évolué et nos valeurs sont mises à mal. Rétrospective.


Doit-on plonger les terroristes dans l'anonymat?

© Serge Dehaes

Après chaque attentat meurtrier, les médias dressent le portrait du ou des tueurs, diffusant largement leur nom, leur photo ainsi que de nombreux détails de leur vie personnelle. Ce qui en fait des "superstars", s’indignait, fin août, un jeune Français, auteur d’une pétition en ligne appelant, au contraire, à plonger les terroristes dans l’anonymat. " Je pense qu’on évoque des aspects non essentiels de leur personnalité , expliquait-il. On doit bien évidemment savoir, quand c’est le cas, si ces terroristes se revendiquent de telle ou telle organisation, afin de percevoir qui nous attaque. Mais connaître jusqu’à leurs goûts musicaux ne me semble pas opportun, et cela ne contribue qu’à rendre célèbres ces tueurs de masse. "

Ce débat s’est ensuite poursuivi sous les articles en ligne ouverts aux commentaires, avec certains lecteurs qui se sont lâchés : " Vous faites la publicité d’assassins ", " Arrêtez de les rendre célèbres "…

Cependant, pour le journaliste David Thomson, " il y a un besoin légitime de transparence et d’info ". Auteur de deux livres sur les Français partis faire le djihad en Syrie, il précise aussi que " le fait de diffuser nom et portrait des terroristes n’a aucune incidence sur le rythme des attentats. Au contraire, ne pas publier ces données développerait les théories du complot déjà nombreuses ".

http://bit.ly/terroristesanonymes


Et aujourd’hui, êtes-vous "Charlie"?

© AFP

Un an après l’attaque de "Charlie Hebdo", survenue le 7 janvier 2015, nous sommes revenus sur l’engouement du public pour le phénomène "Charlie". Alors, faut-il "être Charlie" ou non ?

OUI - Z, caricaturiste tunisien uniquement connu sous son nom de plume pour d’évidentes raisons de sécurité :

" Je suis plus ‘Charlie’ que jamais car il n’y a pas le moindre signe d’amélioration concernant la liberté d’expression en Tunisie. Plus que jamais, je veux poursuivre ce combat, essentiel pour la liberté en général, le droit à la différence, la démocratie et le vivre-ensemble. J’estime qu’il est complètement anormal, au XXIe siècle, d’être obligé de se cacher pour exprimer son athéisme ! "

NON - Frédéric DuBus, caricaturiste, auteur de BD, illustrateur et humoriste

"A propos de l’engouement du public pour le phénomène ‘Je suis Charlie’, je n’aime pas le réductionnisme des slogans en trois mots, auxquels on peut faire dire n’importe quoi. Le journal ‘Charlie’ avait une part d’irresponsabilité, mais elle était assumée. Le bilan de leur liberté d’expression est plutôt négatif. Les caricaturistes ont perdu la vie, des innocents aussi, il y a des militaires dans les rues."

http://bit.ly/aujourdhuicharlie


Les discriminations, pas la seule explication

© JF PAGA, GRASSET

Dans une grande interview parue le 29 octobre, Caroline Fourest nous explique que “ des universitaires empêchent de dénoncer l’intégrisme” : “ En France particulièrement, mais je sais que c’est aussi le cas en Belgique, depuis les premiers attentats qui nous ont frappés en 1995, nous n’avons cessé d’entendre des sociologues expliquer que tout était de la faute de la société et, essentiellement, une question de discriminations. Je ne dis pas qu’il ne faut pas lutter contre la pauvreté et les discriminations, bien sûr qu’il le faut, mais ce n’est qu’un aspect de la radicalisation. Les extrémistes religieux viennent de toutes classes sociales. Je pense notamment aux stratèges et aux cerveaux des attentats qui sont plutôt des gens éduqués ou qui viennent de pays musulmans où ils n’ont évidemment subi aucune discrimination. Même si on se concentre sur les petites mains du djihad, ceux qui se font exploser, la question sociale est rarement la meilleure des explications." 

"Le moteur de la radicalisation, c’est avant tout une quête idéologique. Les radicaux cherchent à combler un vide dans leur vie. Ils ont besoin de vibrer et de trouver un sens à leur existence. Ce sens, depuis la fin proclamée des idéologies, c’est parfois l’extrémisme religieux. Surtout s’il va de pair, comme dans le cas de l’organisation Etat islamique, avec la promesse de voyager, d’occuper des maisons gratuitement, de tirer à la carabine, d’avoir un salaire et de posséder des esclaves sexuelles. C’est une aventure qui peut tenter bien des jeunes, surtout si, en face, on leur trouve des excuses et on leur oppose le vide de la compassion.” 

Pour combler ce vide, l’essayiste française défend la laïcité française, la “ seule lumière réellement capable de nous éloigner de l’obscurité” : “ Il faut dire, haut et fort, que nous croyons nous aussi à quelque chose de très puissant et juste : la démocratie laïque. Il faut célébrer la beauté et la chance de vivre dans une société où la loi divine ne fait pas la loi des hommes. C’est le meilleur moyen de faire revenir ces radicaux en quête d’ordre et de sens.

http://bit.ly/fourestlaicite


La prison pour qui s'exprime en faveur du terrorisme?

© Reporters

Le gouvernement belge souhaite une loi qui sanctionne l’apologie du terrorisme. Une telle loi existe en France depuis 2014. Mais elle soulève des questions sur le plan de la liberté d’expression.

NON - Patrice Dartevelle, président de Label, la Ligue pour l’abolition des lois réprimant le blasphème et le droit de s’exprimer librement:

"Ce serait un coup dur pour notre liberté d’expression et notre Etat de droit démocratique. La tolérance, ce n’est pas accepter des opinions proches des vôtres mais bien laisser libres et capables de parler sans risque tous ceux qui tiennent des propos divergents, voire insupportables au regard de ce que vous pensez. Un débat où des opinions ne peuvent être entendues est indigne d’une démocratie. "

OUI - Etienne Dujardin, juriste et chroniqueur:

"On ne peut pas rester les bras croisés face à l’apologie du terrorisme. On ne peut pas tout accepter dans une démocratie. On ne peut pas accepter le racisme ou l’antisémitisme : c’est la même chose pour l’apologie du terrorisme. Cela ne relève plus de la liberté d’expression. Nos démocraties doivent se protéger par rapport aux gens qui veulent imposer leur discours de haine."

http://bit.ly/prisonterrorisme


Nous parlons trop des attentats

© Olivier Poppe

Dans notre monde surinformé, des histoires qui ne sortiraient pas de la presse locale, comme une attaque au couteau à Londres, font désormais les gros titres internationaux bien avant que l’on ait la moindre indication d’un lien avec le terrorisme. Adrien Foucart, blogueur, affiche une vision aiguisée du phénomène dans une opinion parue le 9 août 2016.

"Imaginons qu’un journal décide de prendre la décision éditoriale particulière de rapporter en première page toutes les attaques mortelles commises par des vaches sur des humains. Régulièrement, un gros titre annoncerait : ‘Roger, fermier, 57 ans, mort piétiné’, avec une photo un peu floue de la tête bovine de la coupable sous un éclairage sinistre. Un lecteur régulier de ce journal finirait certainement par regarder les vaches différemment, et par faire un détour s’il en croise une sur un chemin de randonnée. Un autre journal pourrait partir dans une autre direction, et décider de toujours figurer en première page une bonne nouvelle, qui met de bonne humeur. Ces deux journaux pourraient certainement être, dans les deux cas, entièrement factuels. Ils donneront cependant une image fort différente de notre monde. Un autre point commun de ces deux journaux hypothétiques : ils ne se vendraient pas. En tant que consommateurs d’information, nous réclamons plus que juste des faits : nous réclamons des émotions fortes. Nous cliquons sur les titres et les images qui parlent à nos instincts primaires. La peur, le sexe, la colère...

"[…] Tout cela pour en arriver à 2016. 2016, l’année catastrophique. 2016, l’année des attentats, l’année de la terreur, l’année du chaos mondial. C’est ce que nous voyons dans les médias et, d’une certaine manière, c’est ce que nous demandons des médias […] Sous la pression des médias qui ont bien compris que la peur vend, on tend à oublier que, dans l’ensemble, nous vivons dans un monde qui rarement dans toute son histoire n’est aussi bien allé […] C’est là que se trouve la vraie ‘guerre contre le terrorisme’. C’est une guerre contre nous-mêmes, contre nos instincts primaires […] Et cette guerre, on ne la gagnera pas avec des soldats."

http://bit.ly/parlonstropattentat