Opinions

Richard N. HAASS, président du Council on Foreign Relations

Aussitôt que l'on parle de l'Onu, on pense au scandale du programme «Pétrole contre nourriture» et à ses conséquences sur la capacité de son secrétaire général, Kofi Annan, à aller au terme de son mandat qui doit s'achever dans 18 mois. Mais hormis l'enquête à ce sujet, bien d'autres choses se passent à l'Onu. (...) On parle de réformes, en partie à cause de ce scandale, mais aussi en raison de l'incapacité de l'ONU à faire face aux crises qui ont eu lieu au Rwanda, au Kosovo, en Irak et plus récemment au Soudan. Même les plus ardents défenseurs de l'ONU reconnaissent maintenant qu'une réforme est nécessaire pour que l'organisation puisse contribuer efficacement à la paix et à la sécurité internationale.On y envisage notamment de modifier la composition du Conseil de sécurité qui traduit la manière dont les Alliés voyaient le monde et voulaient conduire son évolution au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C'est ce qui explique qu'un pays qui était aussi affaibli que la France en soit devenu membre permanent, contrairement à l'Allemagne et au Japon (ou à l'Inde qui n'avait pas encore accédé à l'indépendance). La composition actuelle du Conseil de sécurité est indéfendable et la nécessité de sa réforme indiscutable. Mais il va être extrêmement difficile d'obtenir un accord au niveau international pour y parvenir. (...)

La Grande-Bretagne et la France feront tout pour éviter de perdre leur siège permanent au bénéfice d'un siège unique qui serait attribué à l'Union européenne, faire de l'Allemagne un membre permanent accroîtrait la surreprésentation relative de l'Europe au Conseil; le Pakistan ne voudra pas de l'Inde, l'Argentine, le Chili et le Mexique ne voudront pas du Brésil, le Nigeria et l'Afrique du Sud se rejetteront réciproquement et plusieurs pays - notamment la Chine, l'Indonésie et la Corée du Sud - s'opposeront sans doute à l'attribution d'un siège permanent au Japon.Réformer le Conseil de sécurité va demander beaucoup de temps et de persévérance. En attendant, il est cependant possible d'accomplir une tâche importante, appliquer l'une des recommandations de la commission de haut niveau créée par Kofi Annan: obtenir que tous les membres de l'Onu déclarent que le terrorisme n'a pas sa place dans le monde d'aujourd'hui. Ce sera plus difficile qu'il n'y paraît. Depuis trop longtemps, la communauté internationale tolère le terrorisme -le massacre délibéré de civils et de non-combattants par des acteurs non étatiques dans un objectif politique- ceci sous prétexte que celui qui est qualifié de «terroriste» par certains, est considéré par d'autres comme un «combattant de la liberté».

Les historiens peuvent s'offrir le luxe de discuter pour savoir si le terrorisme pouvait être justifié dans certaines situations du passé, mais nous ne le pouvons pas. Le terrorisme moderne est trop destructeur pour être toléré, et encore moins justifié. Les armes de destruction massive, qu'elles soient nucléaires, biologiques ou chimiques, sont exactement ce que leur nom indique et il ne peut y avoir aucune justification à leur emploi. Le terrorisme dont a été victime l'Amérique en 2001 montre qu'un simple cutter peut se transformer en une arme de destruction massive s'il est utilisé pour exploiter les vulnérabilités du monde moderne.

Le terrorisme est d'autant plus indéfendable qu'il existe aujourd'hui des moyens non violents pour atteindre un objectif politique. Les Palestiniens peuvent négocier leur future relation avec Israël et compter sur le soutien de l'Amérique, de la Russie, de l'Europe et de l'Onu. Les Irakiens ont élu leurs représentants politiques et sont sur le point de rédiger leur Constitution. Celui qui poursuit un objectif raisonnable en étant prêt à faire des compromis ne peut prétendre que lui-même ou son groupe n'a d'autre choix que le terrorisme. Le monde a déjà pris des mesures importantes pour lutter contre le terrorisme. Une douzaine de conventions internationales et de nombreuses résolutions de l'Onu traduisent l'engagement des Etats à s'opposer aux prises d'otages, aux détournements d'avions civils et plus largement au terrorisme. De la même manière, le Groupe d'action financière (Gafi) créé en 1989 pour combattre le blanchiment de l'argent s'est développé et a donné la priorité à la lutte contre le financement du terrorisme. La résolution 1373 du Conseil de sécurité adoptée après le 11 septembre 2001 demande aux Etats de ne pas accorder l'asile aux terroristes, de traduire en justice quiconque est associé au terrorisme, d'empêcher les groupes terroristes de recruter et d'acquérir des armes et de coopérer avec les autres Etats et organisations internationales pour traquer les suspects et renforcer la sécurité.

Mais il manque une 13econvention pour compléter le dispositif en comblant le vide qui permet aux gouvernements de décider eux-mêmes ce qu'est ou pas le terrorisme. Il faut réunir un large consensus autour de l'idée que le massacre délibéré de civils et de non-combattants est inacceptable et que les coupables et ceux qui les soutiennent doivent être sanctionnés. Cela ne suffira pas à empêcher tout acte terroriste, mais les idées ont de l'importance. Il faut retirer toute légitimité au terrorisme, comme cela s'est fait pour l'esclavage. Les individus et les gouvernements y regarderont alors à deux fois avant de contribuer à un acte terroriste et il sera plus facile d'obtenir un soutien pour mener une action au niveau international contre ceux qui malgré tout y participeront.

On nous enseigne dès notre plus jeune âge que la fin ne justifie pas les moyens. Le moment est venu de traduire ce principe en actes, avant que beaucoup d'autres innocents ne perdent la vie.

Project Syndicate, 2005

Richard Haass est l'auteur d'un livre qui va sortir prochainement, The Opportunity: America's Moment to Alter History's Course. Webwww.project-syndicate.org

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz


Le message du terrorisme islamiste est clair: les citoyens de l'Occident ne peuvent laisser agir leurs gouvernements sans connaître le sort des populations soumises à des guerres injustes.

Pierre PICCININ, Professeur d'histoire et de sciences politiques

Collaborateur scientifique de l'Université libre de Bruxelles

La «lutte contre le terrorisme» est devenue le leitmotiv de tous les gouvernements occidentaux en ce début de XXIesiècle. Les événements du 11 septembre 2001 avaient donné le ton. Les attentats de Madrid, le 11 mars 2004, ont accentué ce refrain tragique que l'on fredonnait déjà sans relâche dans toutes les chancelleries occidentales. Mais cela n'a nullement empêché que Londres soit à son tour frappée, ce 7 juillet 2005.

La douleur des peuples et des familles touchés par ces actes terribles est indescriptible. Aussi, ne faudrait-il pas, maintenant, s'interroger sur ce que signifie ces actes de terreur et sur la manière d'empêcher que des actes semblables ne se reproduisent et ne provoquent plus de douleur encore? La manière dont l'Occident semble vouloir y répondre, en se drapant de désapprobation indignée, ne confine-t-elle pas, réflexion faite, à une forme aiguë de schizophrénie qui ne saurait protéger aucunement les populations menacées?

Ainsi, le «terrorisme» est-il l'émanation d'une sorte d'entité maléfique plus ou moins occulte, unique et globale, dont le but est de nuire, de provoquer du malheur, dont l'objectif est la destruction pour elle-même? Ou bien le terrorisme ne serait-il rien de plus qu'une technique de combat? La manière de faire la guerre de ceux qui ne peuvent transporter leurs bombes dans les villes de leurs ennemis par l'intermédiaire de fusées, de ceux qui ne disposent pas de la capacité militaire d'écraser des cités entières sous des centaines, des milliers d'engins explosifs de toutes sortes, lancés de très haut ou de très loin, et se résignent à les transporter eux-mêmes, dans leurs bras, avec leurs jambes? Bref, une manière de résister à un ennemi trop puissant pour être combattu de manière conventionnelle, une forme de guerre pratiquée par de nombreux mouvements à travers le monde, pour défendre des causes très diverses? Alors, les «terroristes islamistes», plus particulièrement, ne seraient-ils pas le produit d'une situation internationale dans laquelle sont impliqués les pays visés par les attentats? Il ne faut, en effet, pas beaucoup d'imagination pour formuler l'hypothèse «que la haine ne leur est venue ni du ciel ni d'Allah»... La guerre, «maladie de l'humanité», est comme la peste: il ne suffit pas de proclamer qu'elle est finie pour qu'elle s'arrête. Pourquoi les attentats de Madrid ont-ils eu lieu, précisément, à la veille des élections législativesespagnoles, dans cet Etat d'Europe dont le gouvernement avait choisi de participer à l'agression et à l'occupation d'une nation du monde arabe, dans le cadre d'une guerre illégale, sans considération pour les Nations Uniesavec pour seul motif bien trop évident la volonté de mainmise sur des ressources naturelles? Ce gouvernement n'avait-il aussi choisi de prendre le risque d'une riposte? Non pas d'une riposte militaire de grande ampleur, puisque l'Irak était sans aucun moyen de se défendre, mais d'une frappe de résistance, aussi faible soit-elle, quelle que soit son origine, suffisante toutefois pour meurtir l'Espagne et l'Europe entière.

N'est-ce pas exactement le même cas de figure qui se répète à présent en Grande-Bretagne?Pourquoi les attentats de Londres ont-ils eu lieu en plein sommet du G 8, lequel se déroule sur le sol britannique? Pourquoi le lendemain de l'annonce de l'organisation, dans cette ville, des prochains Jeux olympiques? Le caractère systématique de la réplique est désormais évident. Les frappes ne sont pas aveugles. Le choix du lieu et du moment n'est pas anodinMais de cela, plus personne ne doute. Surtout, c et montre que ces attentats ne peuvent être empêchés, quelles que soient les mesures de protection mises en oeuvre. Italie, Danemark, Pologne,... autant de pays qui soutiennent les Etats-Unis dans leur politique agressive au Moyen-Orient et qui doivent désormais se préparer à en assumer eux aussi les conséquences, tôt ou tard. Le message du «terrorisme islamiste» est donc clair: les citoyens de l'Occident ne peuvent laisser agir leurs gouvernements sans connaître, eux aussi, un peu du sort des milliers d'Afghans, d'Irakiens, soumis à la terreur de guerres injustes. Ils ne peuvent plus espérer dormir tranquillement, se rendre paisiblement à leur travail, déposer les enfants à l'école, en toute sécurité, pendant que, très loin de chez eux, leurs gouvernements détruisent des maisons, des villes, tuent des enfants et s'accaparent les ressources naturelles. Comment, dès lors, mener efficacement «la lutte contre le terrorisme» ? Peut-on réellement "lutter contre le terrorisme"?Peut-être la seule manière de mettre un terme au terrorisme serait-elle de cesser de le générer: respecter les autres peuples, ne pas les pousser à se défendre par ces moyens terribles et désespérés. Certains, pourtant, préfèrent poursuivre une politique lucrative et forger pour leurs électeurs une réalité virtuelle, où le terrorisme est présenté comme un mal sans autre raison d'être que de faire le mal et contre lequel il n'y a dès lors d'autre choix que de lutter sans concession. C'est une réalité virtuelle à laquelle chacun fait semblant de croire, tentant autant que possible de garder bonne conscience et refusant de reconnaître toute responsabilité. Mais ce n'est pas la solution au terrorisme.

Hélas, pour le contrôle des principales ressources énergétiques de la planète, tout semble indiquer que plusieurs gouvernements actuels sont prêts à payer le prix de cette politique... le prix du «terrorisme».

© La Libre Belgique 2005