Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'Ecole européenne. 


Changer de système d’évaluation, c’est adopter une nouvelle philosophie.

Parmi tous les ajustements - aux nouvelles technologies, nouveaux règlements, nouveaux programmes, entre autres - effectués continuellement par les enseignants à leurs cours et méthodes, ceux liés à l’évaluation des travaux d’élèves s’avèrent sans doute les plus délicats. Ce n’est pas tant qu’on tienne à ses habitudes - quoique - mais on sait surtout la gravité du sujet, et les conséquences que peuvent avoir les variations de niveaux de notes chez les jeunes, voire sur leur avenir. Il vaut donc mieux ne pas rater son coup. Aussi s’arrange-t-on souvent pour garder ses bonnes vieilles méthodes : un point par faute, 5 points pour le raisonnement et deux pour le résultat, fautes d’orthographe d’usage tolérées mais pas celles de grammaire, etc. On additionne, reporte, divise, à la virgule près, quitte ensuite, selon les formes en vigueur, à procéder aux conversions nécessaires au moment de remplir les carnets. Changer les moyennes mathématiques traditionnelles en croix, flèches, lettres, soleils colorés ou mentions explicatives ne prend finalement que quelques minutes. Facile.

Jusqu’à ce qu’une profonde remise en question n’intervienne. Dans ce cas-ci, comme chaque processus digne de ce nom, elle a pris du temps, beaucoup de temps. Et de l’énergie. Des bonnes volontés, des discussions sans fin, des "on n’y arrivera jamais" et des "allez, on s’y remet", des pauses, des reculs et des avancées. Dans plusieurs pays et dans plusieurs langues, évidemment. Pour arriver à un changement pour de vrai, pour le mieux : une échelle de notation qui ne mesure plus dans le détail la gravité des éventuels échecs grâce aux 6 notes jusqu’ici disponibles (0, 1, 2, 3, 4, 5/10), contre 5 pour la réussite (6, 7, 8, 9 et 10/10), mais donne au contraire la possibilité de graduer la réussite selon cinq degrés allant de la suffisance à l’excellence, tandis que l’insuffisance éventuelle ne se voit marquée que d’une note unique, mais claire. D’autres dispositions pratiques affinent le système, bien entendu, mais c’est là que se situe l’essentiel, du point de vue philosophique.

Car c’est bien de sagesse qu’il s’agit, au sens le plus large du terme. L’élève, au lieu de devoir grappiller point par point le très convoité 6/10, part gagnant en principe et voit relever ses qualités, exposées dans ses travaux. Lesquelles sont plus facilement encouragées puisqu’elles sont soulignées par la note globale. Si, par conte, il rate le coche, en n’en montrant pas assez, il le voit clairement aussi, puisqu’il reçoit la marque de l’insuffisant. Rien ne change en substance, donc, mais bien en perception. Pour le professeur aussi, du reste, puisqu’au lieu d’enlever des points, il doit désormais ajouter des considérations. Cette simple antithèse le prouve : la démarche de notation s’avère donc enfin beaucoup plus positive. Tant mieux, parce qu’enseigner, c’est (aussi) positiver.

Reste à le prouver au moment d’imaginer les travaux et tests. Car si des descripteurs de niveaux atteints ont été conçus pour toutes les matières, si les critères d’évaluation ont été harmonisés pour toutes les écoles, avec un regard sur les exigences des hautes écoles européennes, et si la notation devient complètement transparente, l’enseignant reste (presque) seul maître à bord quand il s’agit de présenter la matière et d’imaginer les épreuves destinées à l’évaluation des apprenants. On ne conçoit pas de la même manière un test destiné à vérifier l’acquis des connaissances et un travail permettant d’exploiter dans le même temps toutes ses qualités. Or, qui dit remise en question et nouvelle philosophie, dit logiquement dépoussiérage des vieilles habitudes. Tout le monde n’est pas pour, évidemment, mais là aussi, c’est une simple question de sagesse.