Opinions
Une opinion de Maxime de Cordes, volontaire humanitaire.


Entre la guerre en Syrie, la misère du camp de Chatila et le repli identitaire en Occident, j’ai fait le choix d’un avenir meilleur pour Shereen, jeune fille de 12 ans, Ahmed, le chocolatier et d’autres réfugiés. Osons.

C’est aux portes du camp de réfugiés de Chatila, situé au sud de Beyrouth au Liban, que je me suis porté volontaire au sein du centre scolaire d’une ONG belge (1) pour enseigner l’anglais et les mathématiques à des enfants réfugiés syriens. Parmi les élèves de ma classe, j’ai fait la connaissance de Shereen, une jeune fille de 12 ans extravertie, épanouie et généreuse. Née à Alep, en Syrie, elle y a vécu ses neuf premières années entourée de ses cinq frères et sœurs. Son père, Ahmed, gérait une fabrique de chocolats qu’il vendait librement, sans aucune obédience politique. Mais, lorsque l’Etat islamique a pris le contrôle de la ville à l’été 2013, l’organisation terroriste lui a interdit de vendre ses sucreries aux sympathisants du régime de Bachar el-Assad jusqu’à la fermeture de l’entreprise, faute de clients. Ahmed craignait en outre que Daech ne kidnappe ses filles et ne les vende à des fins de mariage forcé. Shereen a donc fui avec sa famille le danger qui les guettait, laissant derrière eux leur maison et tous leurs biens, pour trouver refuge, comme plus d’un million de ressortissants syriens, au Liban.

L’opiniâtre Shereen

Depuis plus de trois ans, Shereen vit à la frontière entre les camps de Chatila et de Sabra dans un petit pied-à-terre que son père loue mensuellement 290 dollars US. Il faut s’enfoncer dans une impasse obscure sur un chemin détrempé et encombré d’ordures pour y accéder. Elle prend ses repas et dort à même le sol avec ses parents et ses frères et sœurs dans une unique pièce de 15 mètres carrés éclairée à la seule lumière d’un néon. Ils vivent ainsi, comme près de 70 % des réfugiés syriens, sous le seuil de pauvreté.

Si le conflit syrien a écarté Shereen du chemin de l’école pendant plus d’un an, ni la guerre, ni la migration, ni les nouvelles conditions de vie précaires n’ont jamais déteint sur sa joie de vivre et sa confiance en un meilleur avenir. Consciente très jeune que sa scolarité seule lui permettrait peut-être de réaliser ses rêves, comme celui de quitter le camp de Chatila, Shereen a aujourd’hui rattrapé son retard scolaire grâce à son travail assidu ces trois dernières années. Elle vient même d’intégrer l’école publique libanaise les après-midi avec le soutien notamment de l’ONG. Toutefois, son père me confie, à son plus grand regret, qu’elle devra travailler dans deux ans pour subvenir aux besoins de la famille s’il ne parvient pas à lui offrir les 1 500 dollars US que coûte une année au lycée.

La persévérance d’un père

Ahmed n’a pas connaissance de l’état de sa maison à Alep à la suite des bombardements. Quoi qu’il en soit, il ne croit pas, à court terme, à la paix en Syrie et n’envisage donc pas d’y retourner prochainement. Animé par le souci de sortir sa famille de la misère, Ahmed écrit chaque année depuis 2014 au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et à la Sûreté générale du Liban en vue d’obtenir un visa pour le Canada ou l’Europe, jusqu’à aujourd’hui en vain.

Ainsi, alors que de nombreux médias attisent la curiosité ou exploitent la peur des citoyens occidentaux au moyen d’images choquantes et brûlantes de la zone de conflit syrienne ou des naufrages dans la mer Méditerranée, une autre réalité de la guerre, plus discrète, moins sensationnelle, touche quotidiennement des milliers de réfugiés. Ils survivent, comme le père de Shereen, depuis plusieurs années, dans l’attente d’une réponse positive du HCR ou de la Sûreté générale du Liban qui leur permettra de quitter la précarité du camp de Chatila. Orphelins de leur patrie aujourd’hui en feu, la nostalgie des souvenirs rivalise avec leur rêve de rejoindre légalement une terre d’adoption fertile où planter de nouvelles racines. En attendant, alors que sa situation de réfugié n’a pas évolué depuis presque quatre ans, Ahmed continue à puiser au fond de ses poches pour s’acquitter des droits annuels de la carte de résident, s’élevant à 250 dollars US par membre de la famille, pour être autorisé à rester sur le sol libanais.

Face au repli identitaire

Si le père de Shereen atteint un jour l’Europe entouré des siens, je n’ose imaginer sa déception lorsqu’il sera confronté aux nombreuses désillusions de la terre promise, à savoir, entre autres, la recrudescence des politiques qui encouragent la peur et la haine, le recul des droits humains, le repli identitaire, l’absence de mesures d’intégration, le racisme, la déshumanisation, et ce, sous les yeux impuissants, indifférents ou consentants du grand public. A cet égard, selon le dernier rapport 2016-2017 d’Amnesty International, la situation des droits humains dans le monde est préoccupante. Il avertit des dangers qui menacent l’ordre mondial à suivre les intérêts nationaux aux dépens de ceux de la communauté internationale, à se laisser séduire par des politiques sécuritaires et identitaires qui créent la division ou encore à fermer les yeux sur les atrocités commises "ailleurs que chez nous".

A l’heure où de nombreux citoyens occidentaux souhaitent le renforcement des frontières sous le prétexte que les réfugiés représenteraient une "menace" pour la sécurité publique, la sécurité sociale, la sécurité de l’emploi, le risque grandit de voir se profiler un monde divisé et chaotique.

Loin de me laisser convaincre par cette peur déshumanisante, ma démarche de rencontrer et d’écouter les réfugiés syriens s’inscrit au contraire dans un élan d’ouverture et de confiance. Elle me rappelle l’importance d’une valeur essentielle pour envisager un monde meilleur : la fraternité universelle. L’ignorance et la peur, au contraire, enfantent le repli sur soi, la haine et la violence vis-à-vis de personnes qui ne se résignent simplement pas à la fatalité d’une situation qu’elles n’ont pas choisie.

Reconnaître l’humanité d’autrui et l’accueillir avec bienveillance, sans égard pour les frontières géographiques, sociologiques ou idéologiques, est le signe de notre propre humanité. Gardons à l’esprit que cet autrui pourrait être Ahmed pour lui permettre d’ouvrir une nouvelle boutique au pays du chocolat ou sa fille, Shereen, afin qu’elle bénéficie du droit à un enseignement de qualité jusqu’à sa majorité et d’un environnement propice à la réalisation de ses rêves d’enfant.

(1) SB OverSeas