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L’expression de management parental est empruntée à Pierre Legendre ("L’inestimable objet de transmission, étude sur le principe généalogique en Occident", Paris, Fayard, 1985). L’expression est pertinente et me semble refléter certaines formes d’évolution de notre société. Dans un avenir très rapproché, le gouvernement fédéral proposera un nouveau regard judiciaire et la création d’un tribunal des affaires familiales, le tribunal de la famille. Le débat concerne l’organisation judiciaire et ne doit pas porter directement sur des questions de fond (filiation, mariage). Il reste que lorsque l’on touche aux familles, l’on pense aux évolutions sociologiques familiales. La création d’un tribunal de la famille suscitera débat.

La famille d’aujourd’hui est multiple, elle est internationale, multi-recomposée, adoptive, monoparentale, homoparentale Il n’y pas une famille mais une myriade de familles. La famille n’est plus organisée autour du mariage. Pour certains, il peut en résulter un sentiment d’insécurité. La précarité du lien peut être de nature à mettre en difficulté la parentalité, la dislocation des familles peut entraîner la disparition de fait d’un parent, la suppression de contacts entre un parent et son enfant. D’aucuns ont imaginé la promotion de nouveaux modèles de parentalité, en proposant notamment des écoles de la parentalité, des pratiques de soutien, des stages parentaux, des thérapies de la parentalité, des pratiques de guidance parentale

Un nouveau concept est né, le management parental. A défaut d’instituer un modèle conjugal et familial, l’Etat deviendrait ainsi le promoteur et le garant d’un nouveau modèle parental, le gestionnaire de la parentalité. De "gentils animateurs" formés à l’élaboration de stratégies d’éducation comportementale seraient alors chargés de promouvoir un modèle d’éducation parentale et chargés de proposer aux familles de bonnes recettes pour devenir de bons parents. En cas de difficultés et de résistances parentales, le recours à la contrainte étatique imposerait aux parents récalcitrants l’obligation de se soumettre aux modèles de la parentalité. D’aucuns estimeront qu’il s’agit de fantasme.

Aux USA, pour faire face aux difficultés du non-respect du droit de garde et du droit de visite (hébergement principal et hébergement secondaire), certains adeptes d’une théorie appelée "syndrome d’aliénation parentale" n’hésitent pas à proposer des traitements thérapeutiques de la parentalité et semblent avoir institué des pratiques d’injonction thérapeutique de la parentalité. Bientôt, nous aurons des hôpitaux psychiatriques de la parentalité.

En Belgique, dans le cadre de contentieux familiaux, certains professionnels proposent des guidances parentales. La parentalité semble devenir l’alibi pour instituer de nouvelles formes de contrôle des familles, un alibi pour certains de s’occuper et de gouverner la vie privée.

Cette conception gestionnaire, ce management parental s’immisce non seulement dans le domaine de la parentalité mais va au-delà et s’étend indirectement notamment au domaine de la conjugalité, à l’intimité de toute une famille et de ses générations. Or, sauf à vivre dans un régime totalitaire ou fasciste, toutes les familles, quelle que soit leur diversité, ont droit au respect de leur vie privée et à faire des choix éducatifs. Il n’appartient pas à l’Etat de s’immiscer dans la fonction éducative des familles. Cela ne signifie nullement que les familles sont autorisées à tout faire, ni qu’il n’y a lieu de penser de nouveaux modes d’appréhension des difficultés éducationnelles dues "notamment" aux évolutions fulgurantes de notre mode de vie en société et en famille. Quelle que soit la pluralité des familles, la violence est interdite, les maltraitances, l’inceste sont interdits et il incombe aux Etats d’échafauder des montages institutionnels, une politique de reconnaissance, une politique législative de la filiation qui garantissent à l’enfant des conditions lui assurant une protection et l’émergence de son statut de sujet. Comme le souligne Paul Ricoeur (voir "Parcours de la reconnaissance", éditions Stock, 2004, p.281), reconnaître, c’est penser que toute personne est d’abord inscrite dans une filiation, dans une lignée, dans une histoire, que la filiation impose des interdits (interdiction de l’inceste, des violences) et une obligation de transmission. Pour faire très bref, cela signifie que par ce montage institutionnel s’instaure l’interdiction symbolique de l’inceste et que s’établit ainsi une différence entre le lien fusionnel de consanguinité familial et le lien social. En d’autres mots, la filiation impose symboliquement une obligation pour le parent de rompre avec ce lien fusionnel et une obligation de préparer l’enfant à intégrer le monde. En s’effaçant, le parent permet à l’enfant d’accéder à la culture, au lien social. Penser donc en termes de politique de reconnaissance, c’est faire le pari de la culture et du lien social, c’est se situer dans une histoire et c’est partir de l’idée que l’homme est un être de sens. Ce n’est évidemment pas la même philosophie que celle du management parental qui impose des recueils de modèles, de bonne pratiques et de recettes. Les perspectives sont évidemment diamétralement opposées.

Cette question se pose également sur le plan macro-social car ce qui se joue dans les familles est omniprésent. Pour illustrer très brièvement mon propos, je citerai la politique des villes et la problématique des ghettos urbains. Est-il acceptable que dans des grandes villes, des enfants soient enclavés dans des zones urbaines et encastrés dans des écoles-ghettos? Pour y faire face, d’aucuns proposent des pratiques de sécurité (vidéosurveillance, contrôles policiers) et de management parental. D’autres pensent que le rôle d’une société démocratique est aussi de permettre à chacun de se défaire des préjugés, des stéréotypes, des cloisonnements, des formatages sociaux définis par les enclavements urbains, par la classe, par la race L’enjeu démocratique vise aussi à autoriser toute personne de sortir de la logique des ghettos, de la libérer de l’enfermement et de la répétition des destins sociaux. Pour répondre à cette finalité, il est important de promouvoir des politiques de reconnaissance favorisant notamment la mixité sociale, des pratiques d’expression artistique, des pratiques de théâtre, la mise en place de nouveaux centres de santé mentale dans des zones précarisées

Une politique de reconnaissance se distingue donc très clairement d’une politique sécuritaire et des modèles imposés par le management parental. Elle part de la conviction que l’homme est un être de sens et fait le pari des valeurs individuelles, des valeurs de subjectivité en proposant de penser des montages institutionnels, des pratiques culturelles et sociales qui postulent en faveur de cette conviction.