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Tétanisée, l'Europe officielle présente ses excuses à l'islam. Plus personne ne parle du droit à la critique, à la dérision. Or, le mode de vie démocratique n'est pas une culture parmi d'autres.

Philosophe

L'affaire des caricatures anti-islamiques met l'Europe sur la sellette. Il serait naïf d'y voir une succession d'accidents malheureux suscitée par la maladresse de journalistes politiquement analphabètes au point de provoquer une indignation populaire et spontanée dans les masses arabo-musulmanes.

Une campagne

bien menée

Au contraire, cette colère «mondialisée» est l'aboutissement d'une campagne menée comme une opération militaire. Son objectif: répandre la terreur en Europe par le biais d'une puissance globale -la communauté des musulmans (l' oumma)- capable de contraindre notre continent à se plier à ses exigences. Une occasion se présente: les caricatures sur Mahomet. De septembre 2005, jusqu'à maintenant, le pouvoir (ligue arabe relayée par la conférence islamique) et ses adversaires-coopérateurs (les intégristes) donnent, selon un tempo bien calculé, une ampleur grandissante aux protestations d'autant plus «spontanées» que nul n'a vu les caricatures en question. Ils tentent ainsi d'obtenir des autorités européennes et des médias le désaveu d'un droit élémentaire en démocratie: celui de la critique, fût-elle méchante ou injuste.

Et la victoire est à la hauteur des espérances. Gouvernants, intellectuels accrédités, médias, tous désavouent avec des nuances les caricaturistes. Réactions parmi d'autres: «Reporters sans frontières» demande que l'Occident joue l'apaisement. L'ambassadeur du Danemark à Paris estime que notre planète est devenue trop petite pour se permettre des controverses. Le Grand Rabbin de France déclare partager la colère des musulmans. Le commissaire européen à la Justice parle de l'inopportunité des caricatures (quand auraient-elles été opportunes?). Dans les pays scandinaves, si solidaires d'habitude, le gouvernement danois est laissé à sa solitude. Si trois quarts des téléspectateurs anglais déclarent regretter de n'avoir pas vu les dessins incriminés, les journaux anglais font la sourde oreille («Le Monde» du 4 février). Bref, l'Europe officielle est tétanisée. Elle appelle au calme, présente officiellement ses excuses, manifeste d'un grand respect vis-à-vis de l'islam. Plus personne ne parle du droit à la critique, à la dérision.

Nos mentors nous expliquent que la démocratie, confondue avec la civilisation dite occidentale, se doit de respecter celles des autres. Cette demande est d'autant plus forte qu'elle se développe sur deux niveaux. Premier niveau, nos penseurs attitrés décrètent que la nature même de l'idéologie démocratique contraint celle-ci à la reconnaissance des autres modes de vie en commun. Elle ne peut donc prétendre ni à l'universalité ni à quelque supériorité sur les autres civilisations. En conséquence, ceux qui viennent «d'ailleurs» ont en quelque sorte le droit d'importer leur mode de vie politique et d'en exiger le respect. Second niveau, si les Européens rechignent à accepter cette situation, «on» usera de la terreur pour leur faire accepter ce point de vue. Ce second niveau est à l'oeuvre dans la campagne mondiale orchestrée à propos des caricatures du prophète. Demain, on poussera l'avantage plus loin si les Européens se laissent faire. Question, si caricaturer le prophète est une atteinte à la culture musulmane, rejeter les pratiques de la charia n'est-ce pas récuser également cette culture? Pourquoi alors s'y opposer? Parce que ces pratiques sont contraires à l'ordre démocratique. Et interdire les caricatures au prétexte qu'elles s'attaquent à la religion, n'est-ce pas aussi faire fi des principes démocratiques?

Clarifier certains termes

Comment cette abdication face aux demandes extravagantes des ennemis de la démocratie a-t-elle été rendue possible? Ces dernières années, certains mots et/ou expressions ont sombré dans l'ambiguïté sémantique, brouillant notre mode de penser «le» politique. Ce glissement du sens a été rendu possible parce que beaucoup de responsables estiment que le mode de vie démocratique est une culture parmi d'autres et non l'unique façon acceptable de vivre ensemble. Certes, son fonctionnement est encore imparfait -ô combien!- à nous de le rendre plus fort, plus évident, plus universel plutôt que de le ramener à la portion congrue par faiblesse intellectuelle, par intérêt... par crainte de représailles.

Respect de l'autre, culture, racisme, expertise, etc. Leur traitement ambigu permet de dire le contraire de ce pourquoi, ils ont été conçus. Le respect de l'autre consiste à respecter sa façon de penser et de s'exprimer et, plus largement, son mode de vie... dans la mesure où celui-ci ne nie pas l'ordre démocratique. Le corollaire est évident, le respect de l'autre ne s'impose que si l'autre, singulier ou collectif, respecte les règles du mode de vie démocratique. Ceux qui le nient n'ont pas droit au respect mais à une mise au pas sans complaisance. Quant à la culture, sa différence -et l'intérêt qu'on lui porte- se bornent, si l'on peut dire, aux aspects culturels: la langue, la cuisine, la mémoire historique (et son entretien) et les représentations artistiques et littéraires qui lui sont spécifiques. Par contre, tout ce qui concerne l'organisation de la vie sociale et politique n'a qu'une voie légitime: la démocratie. Autrement dit, la diversité des cultures ne se comprend que dans l'unité planétaire de la civilisation démocratique. Quant à la confusion entre le racisme et l'expression d'un rejet ou d'une crainte (phobie) de l'institution religieuse ou de toute autre idéologie, elle est l'exemple d'un dérapage scandaleux du sens des mots. Notre Europe démocratique est née d'une juste «catholicophobie», résumée par Voltaire quand il proclame: «Ecrasons l'infâme!» Semblablement, l'islamophobie est une attitude idéologique face à une autre idéologie -l'Islam. La raison de cette phobie est nourrie, à tort ou à raison, par le soupçon qu'une idéologie religieuse manifeste une propension au totalitarisme, c'est-à-dire à la domination des espaces privé et public renforcée par le contrôle du comportement social et de la conscience.

Se méfier des experts

Face à cette nouvelle tentative de domination religieuse, le discours des hommes de pouvoir, de leurs conseillers et communicateurs consiste à en minimiser la portée. Pour ce faire, ils convoquent des experts. Ces derniers font valoir un certain nombre d'assertions qui concourent à nous faire accepter petit à petit des positions contraires au maintien de l'ordre démocratique. Selon eux, l'islam modéré serait la règle et son mode extrémiste l'exception. Plus prudents, certains estiment que la grande masse des croyants est surtout traditionaliste. Mais qu'importe, la question n'est pas là. Elle tient en une phrase: peut-on critiquer la religion de Mahomet comme on critique celle du Christ? N'est-on pas en droit de dire que si le catholicisme se comportait comme au temps de l'Inquisition, on le combattrait en bloc sans s'occuper de déceler les courants modérés.

Il y a encore un aspect plus essentiel. Les experts possèdent des savoirs spécialisés, la décision politique est globale. Elle est liée à la réalisation d'un projet auquel participent tous les citoyens. Le spécialiste n'est pas en avant, guidant l'homme politique ignorant, mais celui qui, derrière ce dernier, se limite à lui fournir des éléments pour définir ses choix.

Sans compter que le spécialiste, comme tout un chacun, est lié par les conventions du jour. Aujourd'hui, il affirmera l'existence d'un islam modéré. Question: est-il là pour nous tranquilliser ou est-ce l'expression d'une réalité pérenne? Avant la chute du communisme, s'est-on demandé si un communisme modéré existait? Ce qu'on savait, avec ou sans l'aide d'experts: là où il était sans pouvoir et sans arme, sa modération sautait aux yeux. Reste que l'Europe fait triste figure.

Première puissance économique du monde -pour combien de temps encore?- elle est incapable de protéger son mode de vie, ni économiquement (elle consomme toujours autant mais produit de moins en moins), ni socialement (ses capacités de solidarité vont s'amenuisant), ni politiquement (au nom du respect de la culture des autres, elle se défait de ses garde-fous démocratiques). Résumons-nous, si les Etats-Unis sont haïs, nous ne sommes guère aimés... Un peu plus, un peu moins, qu'importe. En réalité, nous sommes haïs avec en prime un formidable mépris.

© La Libre Belgique 2006