Coups de crayon spontanés

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Opinions

SAMEDI 9

Journée ferroviaire: Ostende - Bruxelles - Valence - Annecy.

Succession de retards sur le réseau français. Notre SNCB ne possède donc pas le monopole de ce dysfonctionnement. Mais ce qui m'irrite surtout dans les gares - surtout bruxelloises - sont les annonces par haut-parleur. En plus d'une acoustique abominable, j'ai l'impression que les préposés de ce service attendent la bruyante arrivée d'un train pour annoncer un message devenant ainsi complètement inaudible.

Mais je ne désire pas grossir les rangs des détracteurs de la SNCB-NMBS, car on ne lit, ni ne dit suffisamment combien ses wagons sont superbes et confortables. Ce sont les plus beaux wagons du monde! Admirez l'équilibre chromatique de leurs carrosseries: une parfaite harmonie en gamme de gris soulignée par un bleu de Prusse aboutissant aux portes cramoisies. Même bon goût pour l'intérieur d'ailleurs. Je n'éprouve vraiment aucune nostalgie de l'époque où la SNCB connaissait trois classes. La 1ère

classe se différenciant de la 2e par l'adjonction d'une dentelle ornant le dossier du siège.

Assis dans mon confortable fauteuil 2e classe, je songe à mes navettes quotidiennes en semi-direct Ostende-Gand-Ostende en 1945. Faute de place à l'intérieur, il m'est arrivé d'accomplir le tronçon Gand-Bruges écartelé entre deux wagons (à l'époque le soufflet n'était utilisé que pour les accordéons).

Mais cette performance d'endurance était nettement dépassée par celle des voyageurs du semi-direct Gand-Courtrai. Des grappes humaines masquaient complètement les rames de wagons. Il s'agissait d'essaims humanoïdes pourvus de roues. Le tramway du film `Jour de paie´ de Chaplin n'en était qu'une faible interprétation. `Ceci n'est pas un train´ aurait dit Magritte, mais une oeuvre d'art mobile contemporain que la Dokumenta de Kassel ou la Biennale de Venise accueillerait à bras ouverts. Les Scarabées de Jan Fabre en pâliraient de jalousie. Mais, me dirait Fabre, comment allez-vous épingler ces centaines de composantes de l'oeuvre d'art? Mais voyons, Fabre, au moyen de flèches. Ignorez-vous que ces vieux wagons - que même nos occupants nazis n'ont pas daigné réquisitionner - étaient de bois!

DIMANCHE 10

Pourquoi me rendre à Annecy en février alors que son fameux festival du cinéma d'animation ne se déroule qu'en juin? Pourquoi quitter Bruxelles alors que s'y déroule à présent son festival du dessin animé? Tout simplement parce que mon plus jeune fils veut skier à Annecy.

Mais voilà, pas un flocon de neige n'y tombe!

LUNDI 11

Heureux de revoir mes fidèles amis français. Plus que tout autre pays, la France a toujours accueilli mon travail avec intérêt et sympathie. Un jour, invité à montrer mes films dans les Ardennes françaises, on me montra de l'autre côté de la colline, l'amorce des Ardennes belges,... pardon wallonnes. C'est aussi mon pays, pensais-je, et pourtant là, on ne montre jamais mes films. Normal, puisque nos ministres n'ont toujours pas réussi à conclure un accord culturel entre nos communautés et que la frontière linguistique est également devenue frontière culturelle quasi infranchissable. Je ne serais pas étonné s'il existait un accord culturel entre la Flandre et le Zoulouland ou entre la Wallonie et Saint-Pierre-et-Miquelon! Mais, entre nos deux communautés, pas question! Cela risquerait trop de raffermir les liens entre citoyens du Nord et du Sud.

Le soir, rencontre sympathique avec une vingtaine de cinéastes et l'Atelier de cinéma d'animation d'Annecy.

MARDI 12

On me communique un fax venant de Corée. Un festival désire montrer une rétrospective de mes films. Les organisateurs s'excusent d'écrire en anglais, car ils ne connaissent pas le tchèque! Quelle chance, moi non plus.

Rencontre avec mon ami Nag Ansorge, cinéaste suisse. Il me fait partager sa pénible expérience en visitant les enfants des bidonvilles brésiliennes. Moi, je n'ai vu que la plage de Copacabana et le Pain de Sucre de Rio et lâchement je m'en félicite, car je n'ai pas la force de supporter les regards d'enfants démunis.

MERCREDI 13

Abandonnant femme et enfant aux joies de la Haute-Savoie, je retourne vers les Polders de mon plat pays. Arrivé en train à Ostende, il faut encore me rendre à une douzaine de kilomètres au sud de cette ville. Je prie Eole de bien vouloir souffler dans cette direction, car, si je suis bien Flandrien, je ne possède toutefois pas l'endurance de ceux du Tour de France. Je ne suis qu'un piètre cycliste sur un vieux vélo.

Sans doute occupé par une tornade aux Bahamas, Eole n'a pas daigné répondre à ma modeste requête. Mais, malgré l'heure tardive, je trouve un taxi.

JEUDI 14

Je jette un rapide regard vers la première page d'un quotidien. La photo de Milosevic l'occupe quasi entièrement. Je ne puis m'empêcher de songer à mes nombreux voyages dans les diverses républiques de feu la grande Yougoslavie où jamais je n'aurais pu imaginer que se produiraient de tels massacres fratricides. Mais voilà, il y avait alors un certain Josip Broz Tito!

VENDREDI 15

Retour vers la capitale, où je pourrai tout de même participer à la conclusion et au jury de ce dynamique et original festival du dessin animé.

Le cinéma d'animation semble vivre des moments de grande effervescence. L'utilisation de l'ordinateur a amplifié ses possibilités techniques et plastico-graphiques. La digitalisation des images cinématographiques a dilué cette frontière bien nette entre le film, tout court, et le film d'animation. Elle l'a remplacé par une vaste zone d'interférences réciproques. Toutefois, pour la réalisation d'un dessin animé fort dépouillé, nul n'est besoin d'avoir recours à la digitalisation. Le coup de crayon spontané reste de mise. Les deux méthodes peuvent donc évoluer parallèlement.

© La Libre Belgique 2002

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