Opinions

réaction

"Trop de Shoah tue la Shoah"

Dans une récente opinion (LLB 9/12/2010), Marc Uyttendaele critique les conclusions des Assises de l’interculturalité parce qu’elles "proposent d’effacer, dans la loi visant à réprimer le négationnisme, la référence à la Shoah". Le constitutionnaliste semble ignorer que tout ce qui est exagéré est insignifiant. Il affirme en effet que l’extension de la portée de cette loi à d’autres génocides que celui des Juifs d’Europe reviendrait à "négliger de manière insoutenable ce qui constitue les tréfonds même de l’humanisme européen et le socle de sa mémoire historique". Son argument qui veut que "l’évocation continue" du souvenir de la Shoah "est une condition indispensable pour entretenir l’esprit de résistance" n’est pas plus convaincant. Le rappel incessant de la Shoah a-t-il empêché l’Occident d’assister passivement au génocide rwandais, voire d’agir en complicité avec les génocidaires ? Son évocation continue dessert même la cause de ceux qui luttent pour que sa mémoire reste une préoccupation centrale. De fait, comme l’a montré Tony Judt : "trop de shoah tue la shoah". Son souvenir n’a d’ailleurs pas toujours eu la place centrale qu’il occupe aujourd’hui. En France, les atrocités liées à la guerre d’Algérie ont provoqué un sursaut précoce mais éphémère de sa mémoire. Il a fallu attendre encore de nombreuses années pour qu’elle atteigne dans l’Hexagone le niveau où elle y culmine de nos jours.

Patrick Gillard, historien

Social

Droit de grève

L’opinion du collectif "Le Ressort" sur le droit de grève et l’obligation éventuelle d’un service minimum (La Libre, 11-12/12/2010) est bienvenue et elle pose de bonnes questions. Avec quelques affirmations, aussi. Je voudrais en détacher deux, pour critiquer l’une et appuyer l’autre. Premièrement, "même si ce droit [de grève] est rarement attaqué de front sur le principe, le recours à la grève, le moment choisi pour le faire et les modalités sont visés, ce qui revient à vider ce droit de sa substance. L’exigence d’imposer un service minimum participe de cette entreprise." Pas d’accord : il n’y a pas de liberté ou de droit absolu. Les plus protégés aujourd’hui sont la liberté de la presse - mais l’auteur doit rendre compte de ce qu’il a écrit -, la liberté de circulation des capitaux - et elle inquiète le FMI lui-même - et le droit de grève. Celui-ci serait-il le seul droit absolu ?

Deuxièmement, "C’est au moment où la qualité des services publics est affaiblie que ceux qui encouragent leur démantèlement, voire y participent directement, ont le culot d’en appeler à un service minimum en cas de grève !" Cela, c’est très juste et touche au nœud du problème : la démocratie politique dans une société subordonnée au financier privé.

Paul Löwenthal PIETREBAIS

politique

De Wever, l’homme malade de la Belgique

Si "la Belgique est l’homme malade de l’Europe", c’est qu’elle est agressée, rongée, minée, par un microbe aux effets pervers : le nationalisme flamand, dont De Wever est le chantre incontournable. Dans son interview au "Spiegel", le citoyen de Deurne n' a pas fait dans la dentelle. Il prétend que ses phrases assassines, tirées du contexte ont été mal interprétées. Je trouve au contraire que le contexte les éclaire et les renforce. Un homme politique belge - qu’il le veuille ou non - qui participe à des négociations en vue de la formation d’un gouvernement belge dans un pays qui s’appelle encore "Belgique" et qui proclame à la face de l’Europe que la Belgique est un pays raté qui, tôt ou tard, s’évaporera de lui-même; que le chef de l’Etat représente l’Ancien Régime, qu’il n’est pas important et que de toutes façons il est partial Plus que de la goujaterie, c’est de l’incivisme ! "La Belgique est trop petite pour avoir des ambitions politiques de grande envergure", affirme encore le maître à penser anversois. Il est évident que la Flandre séparée de la Belgique sera plus étendue, mais il faudrait alors qu’elle récupère tous les territoires conquis autrefois par Louis XIV et qui englobent Lille, Arras et Saint-Omer. L’obsession identitaire, chère aux nationalismes de tous bords, n’est pas absente de sa rhétorique, mais sa justification défie la logique. Si les Flamands revendiquent leur identité nationale et culturelle, c’est par amour de la démocratie, prétend-il, et de peur de se laisser séduire par des partis racistes d’extrême droite. Comprenne qui pourra cette dialectique spécieuse. Ce qui fait la richesse d’un pays, c’est sa diversité culturelle, se replier sur son petit territoire linguistiquement épuré est désastreux pour l’unité européenne. Quand donc un homme politique flamand aura-t-il le courage de clamer haut et fort, au risque peut-être de le payer électoralement, que ce qui fait notre renommée à travers le monde n’est pas le V mais bien le B ?

Jacques Vandenabeele