Opinions Une opinion d'un collectif d’universitaires (1) ULB, ULiège, Ecole polytechnique de Bruxelles et FNRS. 

Nous constatons que nos salles de séminaires où des aides gratuites sont proposées se vident au profit des cours organisés par des acteurs privés qui n’apportent aucune aide réelle aux étudiants. Cela doit changer.


L’importance de la privatisation du secteur du soutien scolaire, c’est-à-dire celui des entreprises qui monnaient une assistance pédagogique en complément de l’offre d’enseignement du système éducatif financé par les pouvoirs publics, n’a fait que croître au fil de ces dernières années. Après s’être greffée à l’enseignement secondaire, cette marchandisation de la pédagogie touche maintenant même le niveau universitaire. Pourtant, conscientes des difficultés de leurs étudiants, les universités ont depuis longtemps mis en place des dispositifs de soutien et d’aide à la réussite (tels que guidances, guidances individuelles, séances d’exercices dirigés…) qui sont non seulement adaptés aux cours de niveau universitaire mais également entièrement gratuits et ce, malgré un sous-financement structurel qui perdure. Au lieu de se tourner en première instance vers ces services qui sont à leur disposition, nous constatons que les étudiants ont de plus en plus rapidement recours à une aide extérieure, une aide qui a un coût financier conséquent, une aide dont la qualité pédagogique pose question.

Nous constatons que nos salles de séminaires se vident au profit des cours organisés par des acteurs privés en dehors de l’université, jusque sur nos campus. Cette offre privée surfe sur une demande. La vraie question est donc de savoir pourquoi cette demande existe.

Payer pour avoir l’impression d’aider

Ces sociétés privées prospèrent sur des atouts supposés : la réactivité, l’individualisation de l’enseignement, le choix de l’enseignant et la garantie de résultat. Certains parents se tournent donc vers les cours privés, car ils se sentent dépassés face aux difficultés de leurs enfants. Payer leur paraît une solution. Ils ont ainsi l’impression de faire quelque chose pour aider leurs enfants à réussir.

Comment résister à la publicité ?

Du point de vue des étudiants, le recours aux cours privés leur paraît naturel. En effet, déjà au niveau secondaire, un grand nombre d’entre eux a bénéficié de ces aides tarifées. De plus, comment résister aux campagnes de publicité qui viennent recruter jusqu’aux sorties de nos auditoires et qui leur promettent de devenir incollables sur les matières en quelques jours alors qu’ils sont confrontés aux exigences du système universitaire ?

Parents et étudiants apparaissent de plus en plus inquiets. Le marché du soutien pédagogique se nourrit de cette angoisse, amplifiée par le manque d’investissement des autorités publiques et le discours néolibéral ambiant alimentant la compétition individuelle et la course aux diplômes.

Efficaces, vraiment ?

Ces cours apportent-ils une aide réelle aux étudiants ? Certainement, de façon ponctuelle, pour certains élèves. Mais malheureusement force est de constater que, pour la majorité des élèves, la réponse est non. En effet, étant donné le recours croissant aux cours privés que nous observons, nous devrions aussi constater une augmentation du taux de réussite à nos examens si, effectivement, leur approche pédagogique était efficace. Or rien ne bouge.

© Dehaes

Est-ce surprenant ? Non, car bien souvent ces cours sont des usines à bachotage où l’on fournit aux étudiants les solutions d’exercices et d’anciens examens sans les amener à développer la démarche intellectuelle nécessaire à la réussite des épreuves. En effet, nos examens sont conçus pour évaluer la compréhension des concepts enseignés, le raisonnement logique, la capacité à faire des liens entre les différentes parties de la matière. Toutes ces choses qui ne peuvent s’acquérir en une semaine de "blocus assisté" mais qui nécessitent un travail régulier au cours de l’année académique et un apprentissage actif.

Un processus propre à l’université

L’étudiant doit apprendre l’autonomie et découvrir progressivement sa capacité à résoudre des problèmes, seul face à son syllabus. Précisément, les aides mises en place à l’université par les équipes enseignantes, comme les guidances individuelles, visent à aider ce processus d’apprentissage et d’autonomisation progressive qui est le but même de nos enseignements.

Il nous paraît aussi important de souligner qu’aucun contrôle n’existe sur les qualifications pédagogiques des "enseignants" impliqués dans ces cours privés, ni sur leurs méthodes, ni sur le contenu enseigné. Ce qui est d’autant plus choquant étant donné que certains de ces acteurs privés sont subsidiés par les pouvoirs publics.

Indispensable refinancement

L’aspect économique doit aussi être considéré. Depuis des années, on assiste à un sous-financement de l’enseignement supérieur. Si un nombre croissant de parents et étudiants sont prêts à payer cher (nous parlons ici de plusieurs centaines voire milliers d’euros par an, alors que le minerval pour une année d’étude est de 835 euros) des acteurs privés pour un service de qualité discutable et hors de tout contrôle, les pouvoirs publics doivent prendre leurs responsabilités et améliorer l’offre pédagogique au sein de nos établissements afin qu’elle soit accessible à tous. Il faut refinancer directement nos hautes écoles et universités.

Objectif : l’autonomie

Enfin, au niveau sociétal, l’assistance intellectuelle fournie à nos étudiants par les cours privés pose une question fondamentale. L’université est une institution visant à former des esprits autonomes et munis d’esprit critique. Les étudiants d’aujourd’hui sont les futurs médecins, ingénieurs, juristes, chercheurs… de demain. Dans leur futur professionnel, nos étudiants ne pourront pas faire appel à une aide extérieure, même payante, chaque fois qu’ils seront confrontés à un problème. Faisons donc confiance à leur capacité d’apprendre avec intelligence et autonomie : ils sont capables de réussir.

(1) Voici l’ensemble des signataires : David Gall (chargé de cours ULB), Caroline Verhoeven (chargée de cours ULB), Yvik Swan (chargé de cours ULiege), Pascal Laurent (chargé de cours ULB), Marc Haelterman (professeur ULB), Marco Schetgen (doyen de la faculté de médecine ULB), Gérard Degrez (doyen de l’Ecole polytechnique de Bruxelles), Ignace Loris (chercheur qualifié FNRS).