Opinions
Une opinion de Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, respectivement professeur émérite à l'Institut de hautes études internationales et du développement (Genève) et maître de conférence à l'ULB. A deux, ils ont publié L'Iran en cent questions (Tallandier, 2018). 


En Iran, les difficultés qui se renforcent contribuent à éroder la légitimité du régime. Son avenir, dans un contexte de tensions internationales et régionales, apparaît aujourd’hui plutôt sombre.


Dans quelques mois, la République islamique fêtera son quarantième anniversaire. Cet événement ne sera pas une occasion de réjouissance pour le pouvoir et encore moins pour la population. Depuis plus d’un an, l’Iran est le théâtre d’une contestation quasi permanente. Le pouvoir est en effet confronté à une série de crises multiformes qui menacent son avenir.

Au plan international, la plus importante d’entre elles l’oppose à l’administration Trump. Washington, en dénonçant l’accord sur le nucléaire signé à Vienne en juillet 2015 puis en rétablissant des sanctions, a considérablement accru la pression sur Téhéran. Même si les autres signataires de l’accord les désapprouvent, ces décisions ont créé une incertitude qui pèse lourdement sur les investisseurs potentiels en Iran.

Depuis mi-août, Mike Pompeo a, de plus, formé un groupe de travail spécialement chargé d’étudier les moyens d’accroître encore la pression. Washington place donc Téhéran face à des choix délicats : sortir de l’accord au risque de s’aliéner la bonne volonté des autres signataires ; renégocier l’accord - le Guide l’a formellement exclu - ou tenter de gagner du temps mais avec des sanctions en place qui accableront de plus en plus l’économie du pays…

Aucune de ces options n’est encourageante.

La crise au Proche-Orient

À cette crise, s’ajoute celle qui l’oppose à ses voisins arabes, principalement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, du fait de son implication sur divers théâtres du Proche-Orient. Sa politique régionale offensive depuis les "printemps arabes" a contribué à renforcer la fracture confessionnelle, à inquiéter un grand nombre de pays sunnites du Moyen-Orient et au-delà, sans compter Israël, et à précipiter des rapprochements inédits comme entre Tel Aviv et certaines monarchies pétrolières.

Les "gains" que Téhéran pense avoir engrangés sont par ailleurs fragiles. La pérennité de sa présence en Syrie, malgré les sacrifices consentis, est loin d’être assurée. Les relations avec Damas et Moscou sont empreintes de méfiance. Même les relations avec le régime chiite irakien sont ambiguës. Ces engagements extérieurs sont impopulaires, coûteux financièrement et, partant, également en termes politiques pour le régime. Ils pèsent sur l’économie fragile du pays et alimentent le mécontentement de la population. Cette politique régionale contribue aussi à entretenir les crises internes.

La crise économique

La crise la plus grave touche l’économie. La situation du pays, déjà dégradée par quatre décennies de mauvaise gestion et de sanctions, a encore empiré. L’accord de 2015 l’avait améliorée et relancé l’espoir d’un retour des investisseurs. Mais le retrait de l’administration Trump l’a douchée. Les investisseurs gèlent les projets ou quittent le pays, l’inflation a explosé et la monnaie nationale dégringolé face au dollar.

Ces nouvelles difficultés se sont ajoutées aux problèmes structurels de l’économie iranienne pour peser davantage sur une population déjà durement éprouvée. C’est ce qui explique la participation de milliers d’Iraniens à des protestations contre les hausses brutales du prix des produits alimentaires, le manque d’emplois et le chômage, mais aussi la corruption de l’État. Elles se sont souvent transformées en rassemblements antigouvernementaux.

La crise écologique

De plus, le régime est confronté à une crise écologique sans précédent. De nombreux lacs, cours d’eau et rivières sont asséchés, les nappes phréatiques épuisées et les ressources en eau restantes, généralement polluées. Des centaines de villages ont été abandonnés par manque d’eau. La désertification du territoire a progressé. À l’origine de cette situation, le réchauffement climatique mais aussi la mauvaise gestion de l’économie en général et du secteur agricole en particulier, ainsi que l’interférence de considérations idéologiques dans les prises de décision en matière de développement (notamment la construction inconsidérée de barrages et de digues).

Un activisme centré sur les enjeux écologiques s’est dès lors développé en Iran. De nombreuses manifestations se sont déroulées dans les régions les plus touchées par le manque ou la salinisation croissante de l’eau, sa pollution et l’impossibilité de poursuivre les activités agricoles. C’est particulièrement le cas des zones situées sur le pourtour du lac Urumieh, du Khouzistan, du Khorasan, de la province d’Ispahan, des villes et régions du Sud et de l’Est du pays.

Un avenir incertain

Au final, ces crises qui s’interpénètrent, s’additionnent et se renforcent mutuellement contribuent, aux côtés d’autres sources de mécontentement (comme la corruption et le clientélisme, les privilèges exorbitants accordés au clergé, le renforcement du pouvoir des Gardiens de la révolution dans la vie économique, l’enrichissement des élites au pouvoir et de leurs familles, l’élargissement du fossé entre les classes, les restrictions aux libertés individuelles, etc.), à éroder la légitimité du régime. Son avenir, dans un contexte de tensions internationales et régionales, de vieillissement du Guide et de rivalités entre segments des élites au pouvoir, apparaît aujourd’hui incertain, peuplé de défis et plutôt sombre.