Opinions

Respectivement Secrétaire général de Reporters sans frontières et responsable du "Bureau Amériques" de Reporters sans frontières

Transitoire depuis le 31 juillet 2006, la présidence de Raúl Castro est devenue définitive, le 24 février 2008, à la faveur de sa désignation à la tête du Conseil d'Etat, l'instance exécutive cubaine. De nombreuses inconnues entourent cette succession de Castro à Castro, de Fidel à Raúl, mais on commence à parler d'une politique des "petits pas". Admettons. Reconnaissons même à ce pouvoir de transition une avancée significative dans un domaine qu'il avait ignoré jusque-là : les droits de l'homme.

Une semaine avant l'intronisation de Raúl Castro à la tête du Conseil d'Etat, Alejandro González Raga, l'un des vingt-sept journalistes arrêtés lors du "Printemps noir" de mars 2003, a été libéré pour raison de santé avec trois autres dissidents. Il réside depuis en Espagne. Au lendemain de la succession officielle, Cuba a signé deux Pactes des Nations unies, l'un relatif aux droits économiques, sociaux et culturels; l'autre concernant les droits civils et politiques. Raillée par la frange radicale de la dissidence, la nouvelle suscite un optimisme prudent chez les "modérés", où l'on rappelle, à juste titre, que les autorités de l'île détiennent toujours quelque 240 prisonniers d'opinion - dont vingt-trois journalistes -, et que le régime n'admet ni opposition, ni liberté syndicale, ni presse indépendante.

Après avoir longtemps eu l'image d'un militaire inflexible, à l'ombre d'un frère aîné légendaire, Raúl Castro passe aujourd'hui pour un pragmatique. Ce serait l'homme du changement, une sorte de Gorbatchev cubain. Le plutôt mal surnommé Líder Minimo préfère, semble-t-il, s'identifier au chinois Deng Xiaoping, l'homme du changement (économique) dans la continuité (politique). Tout pour le tourisme, les investissements étrangers et les mouvements de capitaux - les 3 millions de Cubains exilés injectent dans l'île l'équivalent de 25 pc de son PIB -, mais rien pour les droits de l'homme, le multipartisme et les libertés fondamentales.

Certes, n'est pas la Chine qui veut, et Cuba, même membre du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, n'a pas de grand marché à offrir pour y dissimuler ses habitudes répressives. On peut y voir un avantage. Le régime castriste pourra-t-il longtemps prétendre que le maintien en prison de ses dissidents est une question de "sécurité nationale" et de "souveraineté" ? C'est en effet sous prétexte d'une absurde violation "de l'intégrité territoriale et de l'économie de Cuba" que les vingt-sept journalistes arrêtés pendant la semaine du 18 mars 2003 - dite du "Printemps noir" -, ont été condamnés à des peines comprises entre 14 et 27 ans de prison, alors qu'ils n'avaient fait qu'exercer leur profession hors du cadre officiel. Cinq ans après, dix-neuf d'entre eux continuent de subir les mauvais traitements de leurs gardiens, des privations de soins et de médicaments ou des réclusions punitives en cellule d'isolement. Outre un collègue arrêté et emprisonné sans jugement depuis 2005, trois autres journalistes ont été envoyés derrière les barreaux pour "dangerosité sociale prédélictueuse" - c'est-à-dire en vertu du "danger potentiel" qu'ils feraient courir à la société - après l'accession au pouvoir de Raúl Castro en juillet 2006.

Si le régime a consenti, depuis 2004, à libérer pour raison de santé huit journalistes arrêtés lors du "Printemps noir", difficile pour lui de soutenir que ceux qu'il garde enfermés seraient a priori plus "nuisibles" que leurs confrères libérés. L'argument ne tient pas et les libérations récentes en sont l'aveu implicite. En relâchant ses prisonniers politiques, le pouvoir de La Havane honorerait les deux Pactes de l'Onu qu'il vient de signer. Le petit pas d'une signature appelle, en l'occurrence, le grand pas d'une ouverture. Ouverture des prisons et ouverture à la démocratie de la dernière dictature du continent américain. N'en déplaise à ses défenseurs, que toute violation des droits de l'homme commise ailleurs fait bondir, condamner le régime castriste n'est pas s'acharner contre Cuba. Les systèmes sanitaire et éducatif qu'il a su promouvoir, d'un côté, l'embargo américain qui pénalise bien plus une population que ses dirigeants, de l'autre, ne sauraient l'exonérer du respect de l'Etat de droit. Cuba n'est pas la Chine et ne devrait pas chercher à lui ressembler.