Opinions

Une chronique de Philippe Anselin, ancien directeur de l’Institut Saint-Joseph de Charleroi.


Dans une société en pleine mutation, traversée de crises, fragilisée par le doute, mise en danger par les extrémismes comme par les replis égoïstes, il est des réflexions qui doivent être menées. Dans une société qui se méfie et se détourne de ses politiques comme de ses élites, il faut avoir le courage et la volonté d’aborder les antinomies qui divisent nos cœurs et nos esprits. Ainsi en est-il de l’amour sacré de nos libertés et de la recherche d’une sécurité que l’on voudrait sans faille.

La lecture des statistiques européennes touchant aux valeurs jugées prioritaires par les citoyens européens pose question. Il se passe une sorte de glissement imperceptible mais continu qui place en première intention la sécurité, même au détriment de nos libertés individuelles et collectives. Voilà bien une réflexion de fond pour la société à venir, une réflexion que devrait mener l’école, sans préjugés ni a priori, sans volonté d’y apporter une réponse définitive, mais plutôt pour aider les élèves à argumenter, à poser leurs pensées et à confronter les opinions qui ne manqueront pas de naître ci et là !

Les événements récents ne sont pas uniquement horribles et condamnables, ils posent dans les réactions de nos gouvernants cette question lancinante et perverse qui depuis quelque temps irrigue bien des décisions législatives : faut-il sacrifier une part de nos libertés à l’autel de notre sécurité ? Tout doit-il être mis en œuvre, à quelque prix que ce soit y compris celui de lois liberticides ? Allons-nous laisser quelques-uns décider pour nous de ce qui nous est le plus cher ?

"Sutor ne ultra crepidam", "Cordonnier pas plus haut que la chaussure" énonçait Pline dans ses écrits en se défiant de ce défaut que redoutaient tant les anciens Grecs : "l’hybris", la démesure, la conviction dangereuse, plus dangereuse encore que les dangers qu’elle combat, que l’on peut tout sans limites. Tout contrôler, tout maîtriser, comme si le hasard lié à la condition humaine pouvait être définitivement conjuré ! Chimère que tout cela ! Simplement parce que nos vies resteront toujours marquées par la contingence, c’est ce qui fait la trame même de nos conditions d’humains, par conséquent le risque, l’imprévu, l’inimaginable pourront toujours à chaque instant nous surprendre au détour de nos vies.

Bien évidemment, la sécurité est nécessaire à notre équilibre, elle reste la garante de nos engagements et de leurs pérennités, mais pas n’importe quelle sécurité et certainement pas quand elle tend à se prétendre "absolue", quand elle veut nous garantir le risque zéro. Cette sécurité-là n’existera pas, du moins tant que nous resterons ces humains imparfaits et imprévisibles, capables du meilleur comme du pire.

Chacun de nos choix doit pouvoir mettre en balance ce qui se perd et ce qui se gagne. Les libertés collectives et individuelles qui sont les nôtres aujourd’hui furent obtenues à l’issue de durs combats. Celles et ceux qui nous ont précédés y ont souvent sacrifié leur vie, ne l’oublions pas à l’heure où des événements qui relèvent de l’horreur la plus absolue viennent nous aveugler. C’est bien la volonté de ceux qui les ont commis comme de certains politiciens qui y voient l’opportunité de réaliser enfin leurs phantasmes sécuritaires, nous tétaniser, et par cette crainte presque irrationnelle nous empêcher de penser (source du mal absolu selon Arendt).

S’il est bien un lieu où ce débat peut prendre vie et se nourrir d’une réflexion argumentée et humaine, mais surtout vécue au quotidien, c’est l’école. Lieu par excellence de la règle et de l’ordre, l’école ne vise évidemment pas en dernier ressort ce qui n’en sont que les instruments pour permettre à chacune et chacun d’où qu’il soit, quel qu’il soit, de mieux faire vivre la liberté… J’ai mal au cœur et à l’esprit de voir les dérives parfois très subtiles que notre monde supporte. Je ne veux pas que mes enfants et mes petits-enfants vivent dans un monde de repli, de craintes et de haines. Je ne veux pas que demain soit plus sombre qu’aujourd’hui, je ne veux pas moins de libertés mais bien plus de respect et d’empathie pour tout ce que nous sommes…

Chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques ou encore laïcs, tous et toutes nous ne voulons qu’une chose, vivre dans la paix, le respect, la reconnaissance et la dignité. Cela l’école peut et doit pouvoir le permettre et le semer dans les cœurs de tous ces futurs d’Homme qui lui sont confiés. J’en appelle à nouveau à la sagesse d’hier, la sécurité oui mais "ne quid nimis", "rien de trop" et surtout rien qui abîme ce merveilleux legs des combats passés, nos libertés fondamentales !