Opinions

Le 11 septembre, nous avons eu le souffle coupé moins par l'effondrement de deux tours orgueilleuses dans une ville mythique, que par le déclenchement terroriste d'une guerre de caractère religieux. Notre Occident officiel a tellement perdu le sens du religieux qu'il n'avait guère prêté attention aux menaces dûment proférées par un médiéval mollah de village ou un milliardaire en rupture de ban mais non de connexions informatiques et bancaires.

Un monde obsédé par les cours de la Bourse et les performances sportives se voyait soudain touché par des sicaires qui semblaient surgir de la secte islamique organisée en véritable internationale terroriste qui, aux confins de la Syrie du XIIe siècle, pratiquait l'assassinat politique selon les ordres d'un mystérieux personnage appelé le Vieux de la Montagne. Sans pousser la comparaison au-delà du raisonnable, il est tout de même troublant de lire dans une description de la secte adressée en 1175 à Frédéric Barberousse: `... Ce prince possède dans la montagne de nombreux et très beaux palais, entourés de murailles très hautes... Il y fait venir, dès leur enfance, nombre de fils de ses paysans... Il leur fait étudier diverses langues... De leur prime jeunesse à l'âge d'homme, on apprend à ces jeunes gens à obéir à tous les ordres et à toutes les paroles du prince qui leur donnera alors les joies du paradis... Une fois devant le prince, il leur demande s'ils sont disposés à obéir à ses ordres afin qu'il puisse leur accorder le paradis... Alors, comme il leur a été appris et sans émettre ni objection ni doute, ils se jettent à ses pieds et répondent avec ferveur qu'ils lui obéiront en toutes choses qu'il ordonnera. Le prince donne alors à chacun un poignard d'or et les envoie tuer quelque prince de son choix.´ (Bernard Lewis: `Les Assassins´, Berger- Levraut 1982).À part le poignard d'or remplacé par un cutter, l'engagement des `Assassins´ actuels est sensiblement du même ordre. Un document retrouvé dans les affaires des kamikazes de septembre leur fait obligation non seulement de se doucher et de se raser le ventre avant d'entreprendre leur mission suicidaire, mais de bien aiguiser leur couteau pour `ne pas faire souffrir l'animal´ (sic) qu'ils abattront, de crier `Allah Akbar´ parce que ces mots `saisissent d'effroi le coeur des infidèles´ (resic), et de se souvenir qu'au paradis des `femmes´ seront leur récompense. (`Le Monde´, 14 septembre).

La religion, ou du moins le sacré, nourrit les exaltations les plus admirables comme les plus perverses. C'est au nom de la religion qu'un milliardaire dévoyé a lancé ses hommes à l'assaut d'un Occident déclaré coupable de... sacrilège. Car ce n'est pas la cause des pauvres ou des opprimés que défend Oussama Ben Laden, c'est la présence américaine sur le sol sacré des pays musulmans qu'il combat. Dès 1996, il déclarait: `Il n'y a pas de devoir plus important que de repousser les Américains hors de la terre sainte.´ Et, en 1998, lors de l'annonce de la création du Front islamique international pour la Djihad contre les Juifs et les Croisés (!): `Nous appelons chaque musulman qui croit en Dieu à tuer les Américains et à piller leurs richesses, où que ce soit et dès que ce sera possible... L'ordre de tuer des Américains est un devoir sacré dans le but de libérer les mosquées d'Al-Aqsa et de La Mecque.´

L'effondrement des tours jumelles de Manhattan semble donc avoir creusé un fossé, non entre des `civilisations´, mais entre un terrorisme religieux et le reste du monde, - entre le reste du monde et les tenants d'une `révolution islamique mondiale´ qui allume ses feux des Philippines au Nigeria. Même si l'attention s'est surtout focalisée sur les paysages d'Afghanistan qui défilent sur tous les écrans de télévision du monde, avec ses villes en ruine, ses habitations `cachées comme les femmes´ (André Malraux), ses femmes-fantômes qui derrière leurs voiles ont entretenu l'espérance, et ses guerriers enturbannés et fiers qui paraissent parfois sortis de retables des Primitifs italiens ou flamands.

Les hasards du journalisme m'ont conduit, dans les années 60, à la frontière afghane. J'avais accompagné l'équipe belge qui participait à un championnat militaire de volley-ball disputé à Karachi. Je ne cacherai pas que mon rêve était de parvenir à la Passe de Khyber, sur la route reliant Kaboul à Peshawar.

Par elle transitaient les marchands de la Route de la Soie, avaient déboulé les soldats de Gengis Khan, tandis que devant l'avance foudroyante de la Wehrmacht dans le Caucase en 1942, les Anglais l'avaient hérissée de blockhaus qui continuaient de fixer de leurs yeux morts les rares voyageurs qui s'y aventuraient. En ce temps-là, le ciel clair et froid au-dessus de la terre pierreuse que broutaient des chèvres noires, n'était griffé que par le vol des aigles...

La Passe de Khyber m'avait attiré surtout par le souvenir d'Alexandre le Grand. Il l'avait traversée avec l'ambition d'atteindre l'Inde. Il venait de battre Darius, le Grand Roi des Perses, avait fondé la ville d'Alexandrie d'Arachosie (aujourd'hui Kandahar). De ses conquêtes allait naître à Taxila, dans la région de Peshawar, un art gréco-bouddhique, dit de Gandhara. Par une sublime osmose, des sculpteurs formés à l'école de Phidias et d'Athènes y éternisèrent l'énigmatique sourire du Bouddha...

Qu'eut entraîné une rencontre plus durable entre le Grèce et l'Asie? Qu'eut réalisé Alexandre s'il n'était pas mort à trente-trois ans? En Égypte, il avait adoré Amon et même rendu un culte au boeuf Apis, malgré les ricanements des Grecs devant le culte que les Égyptiens rendaient à des animaux. En Perse, il avait épousé Roxane, une princesse du pays, et marié dix mille Grecs à des femmes asiatiques. Ainsi avait-il montré l'exemple d'un dépassement des clivages religieux et des préjugés raciaux. Il est mort trop tôt pour asseoir l'avenir de cette politique rassembleuse. Son illumination n'en porta pas moins des fruits dans les siècles qui suivirent, en particulier à Alexandrie où Grecs et Égyptiens apprirent les uns des autres, comme le dit André Bernand dans sa belle `Leçon de civilisation´ (Fayard 1994), cette qualité de civilisation qui s'appelle la tolérance.

Mes souvenirs m'ont souvent ramené à la Passe de Khyber, et à la tolérante vision impériale d'Alexandre. À la rencontre entre l'Orient et l'Occident dont l'Afghanistan fut alors le trop bref théâtre. Le redeviendra-t-il, demain?

© La Libre Belgique 2001