Opinions (r) évolutions

Il existe en Belgique francophone une association de professeurs de français, l’ABPF (1) qui regroupe des enseignants en français langue maternelle, étrangère ou deuxième langue dans le primaire, le secondaire et le supérieur. Sa présidente, Christiane Buisseret, qui a enseigné le français dans le secondaire pendant 38 ans, évoque en compagnie d’autres membres de l’association les réalités de ce métier qui a bien changé.

"Le cours de français n’a plus beaucoup d’éléments communs avec ce qu’il était il y a 30 ans. On n’enseignait alors que le français langue maternelle sous toutes ses coutures et la littérature dans les grandes classes. Les publics et les programmes ont changé. Aujourd’hui, les professeurs sont parfois devant un vrai dilemme : enseigner comme ce qu’ils ont connu ou alors reconnaître la transformation du terrain et en tenir compte", dit-elle.

Une lourde responsabilité

Au rayon des changements sociétaux, on peut évidemment pointer la diversification du public scolaire devenu multiculturel. Les enfants issus de l’immigration qui ne parlent pas le français à la maison et les primo-arrivants ne maîtrisent évidemment pas le français comme d’autres. "Le français est le véhicule d’apprentissage de toutes les matières. On constate que beaucoup d’élèves qui ne maîtrisent pas la langue rencontrent des difficultés dans les autres cours. Le prof de français a dès lors une lourde responsabilité puisqu’il permet la réussite scolaire et à plus long terme l’insertion professionnelle." Les professeurs soulignent qu’il n’y a pas que des enfants d’immigrés qui peinent avec la langue. "Certains natifs se disent qu’ils parlent le français et que donc ils n’ont pas besoin de faire d’efforts au cours. Et puis, il y a ceux qui grandissent dans un milieu défavorisé et dont les parents s’expriment assez pauvrement."

Alors comment s’adapter à ces classes hétérogènes où les niveaux de maîtrise de la langue varient fortement ? "On cherche à tirer les élèves vers le haut en partant de leur réalité, en leur faisant comprendre qu’ils ont besoin de maîtriser la langue, la compréhension, la réflexion et la communication pour remplir honorablement leur rôle d’homme, de femme et de citoyen. Il y a aussi les classes de remise à niveau ou l’enseignement différencié. On peut donner des travaux supplémentaires ou bien créer des associations entre élèves forts et faibles pour les travaux de groupe."

j parle francè ou kwa ?

Autre bouleversement de taille : l’arrivée des nouvelles technologies. Les jeunes d’aujourd’hui ont grandi avec un ordinateur et un gsm dans les mains. Ils se sont créé des langages, souvent proches de la phonétique, pour communiquer. Avec un risque de confusion avec l’orthographe et la grammaire traditionnelles ? Pas vraiment, si l’on en croit les membres de l’ABPF. "C’est un niveau de langue qu’ils pratiquent entre eux et ils font la distinction entre ce langage et l’orthographe correcte pour les travaux écrits", affirme Christiane Buisseret. "Je ne vois une influence du chat ou des sms que dans la disparition des majuscules, de la ponctuation et des accents", déclare un autre professeur.

Face à ces mutations (et bien d’autres) la formation des futurs enseignants s’est adaptée. "On les prépare dorénavant à une grande diversité de publics et d’enseignements (sections et types). Cela passe notamment par une augmentation importante des heures de stage (on est passé de 10-15h par an à 120h à l’université) avec des écoles très variées. Les formations comportent une dimension plus technique : on apprend aux étudiants comment faire un cours, comment évaluer Dans le même ordre d’idée, le cours magistral est battu en brèche car il est contre-productif. Les élèves doivent être en classe pour travailler et pas pour écouter. Et puis, il y a l’importance des formations continues."

Et en guise de conclusion, Christiane Buisseret invite tous ses homologues à une "immense fête pédagogique" à Liège, en 2016, à l’occasion du Congrès mondial des professeurs de français (voir notre Epinglé).

(1) www.abpf.be