Opinions
Une opinion de Philippe Defeyt, citoyen contribuable. 

L’opération Viva for Life rapportera moins que ce qu’aurait apporté la taxation en Belgique des revenus 2017 de Goffin.


Ça y est. L’insupportable suspense a pris fin. Après une trop longue attente (trois mois de retard sur le calendrier habituel), les Wallons ont pris connaissance de la cuvée 2017 des Mérites wallons. Pour ceux qui ne connaîtraient toujours pas cette institution, voici ce qu’en disait le ministre-Président, lors de la première fournée en 2011 : "Il y a, en Wallonie, des talents, du génie, des prouesses. Il y a aussi du mérite éminent, exceptionnel ou quotidien. Les Wallons doivent en être conscients car ces éléments ont valeur d’exemple et sont une source de confiance en soi indispensable pour une population appelée à prendre toujours plus son destin en main. […] C’est dans cet esprit qu’avec le gouvernement, j’ai initié un éventail de mesures destinées à renforcer la conscience wallonne, parmi lesquelles la création d’une distinction du Mérite wallon que le parlement wallon a adoptée à l’unanimité. Sur cette base, les autorités wallonnes entendent rendre annuellement l’hommage public du peuple wallon à celles et ceux qui, par leur vie et leurs actions, auront illustré la Wallonie ou contribué au mieux-être de la collectivité."

Un nom a attiré mon attention dans la liste des récipiendaires de 2017 : celui de David Goffin. "Le gouvernement wallon avait déjà élevé le joueur, par le passé, au rang d’Officier. Au regard des dernières évolutions de sa carrière, le gouvernement a élevé David Goffin au rang - cette fois-ci - de Commandeur du Mérite wallon, le 14 décembre 2017."

Les qualités sportives de David Goffin sont assurément reconnues. Son attitude sportive, son fair-play et sa gentillesse sont appréciés. Son titre de "Sportif belge de l’année" en témoigne. Cela justifie-t-il pour autant l’indécente inflation financière que l’on constate dans le tennis, et dans le monde du sport-spectacle en général ? Mais là n’est pas la question de ce billet. Ce qui me choque ici c’est que, quelques semaines après le scandale des "paradise papers", le gouvernement wallon ait estimé pertinent de récompenser un "exilé" fiscal.

D’après un expert économiste appelé à commenter les gains de David Goffin, s’il est résident à Monaco, ce serait principalement "pour des raisons de climat et de facilités d’entraînement". De qui se moque-t-on ? Ce sont bien sûr des intérêts purement financiers qui justifient cette domiciliation. Certes, a priori, rien d’illégal ici. Mais c’est aussi le cas de ces nombreux contribuables, personnes physiques et morales, qui ont choisi des cieux fiscaux paradisiaques : rien d’illégal mais des pratiques moralement douteuses.

Quelle "valeur d’exemple" David Goffin donne-t-il en ce domaine ? A-t-il ainsi "contribué au mieux-être de la collectivité" wallonne ? Je ne fais que reprendre, avec une grande perplexité, les termes de l’ancien ministre-Président. Pendant ce temps, des animateurs de radio se sont enfermés dans une cage en verre au bénéfice des enfants pauvres. Un rapide calcul me donne à penser que ce que devrait apporter l’opération Viva for Life est moindre que ce qu’aurait apporté une taxation en Belgique des revenus 2017 de David Goffin.

Mais tout cela va s’arranger. David va pouvoir revenir à la maison. Une importante réforme fiscale wallonne vient en effet d’être votée. La redevance TV a été supprimée, et les Wallons ne devront plus se saigner pour assister aux exploits sportifs de leurs champions… si ce n’est payer des abonnements coûteux à des chaînes privées ou fonctionnant sur leur modèle économique. Plus important encore, ils pourront (et pourquoi pas David ?) acheter trois, quatre, cinq… immeubles avec des droits d’enregistrement réduits !

Une question plus large surgit : pourquoi cette complaisance, populaire, et politique, à l’égard de people qui gagnent des sommes indécentes (les joueurs de football, par exemple), qui sont des déserteurs fiscaux (Johnny, par exemple), qui ont des trains de vie ostentatoires et gaspilleurs (les susnommés et beaucoup d’autres) ? La fascination, le "je ferais la même chose à leur place", l’envie, l’impression d’exister au travers d’eux, l’espoir, pour les politiques, de recueillir des miettes de prestige en s’affichant avec eux ? Un peu de tout assurément, mais cela n’augure pas d’un renforcement de la cohésion sociale, dont nous avons besoin plus que jamais.