Opinions

A. Dumoulin, A. De Neve, J. Henrotin, R. Mathieu, T. Pierret, N. Raptopoulos, T. Struye de Swielande, W. Struys et C. Wasinski, Membres du RMES, coauteurs de «Au risque du chaos» (1)

Le monde s'offre à nous en un gigantesque magma d'informations. Un formidable réseau de relations sociales, politiques, économiques et stratégiques, incroyablement complexe, perpétuellement en mouvement. Une seule bombe peut en changer la course, et catalyser de nouveaux développements dont les implications ne seront jamais vraiment appréhendées dans leur totalité. C'est pourtant ce qui s'est produit le 20 mars 2003. Dans la foulée, l'opportunité nous avait été donnée par un grand éditeur français de nous exprimer à ce sujet, et de donner une vision prospective de l'après-Irak. Voici quelques-unes des nombreuses pistes que nous avons défrichées.

Un modèle pour les conflits futurs?

La guerre d'Irak pourra-t-elle constituer un canevas pour les conflits futurs? D'emblée, il nous faut constater que de nouvelles formes de construction de la menace sont apparues, radicalisées par le traumatisme du 11 septembre; et engendrant aux Etats-Unis de nouvelles méthodes de gestion médiatique des opérations et de nouvelles relations aux médias, mais aussi aux services de renseignement. Dans le même temps, ces nouvelles méthodes s'appuient sur des procédés plus anciens - et renvoient aux diverses formes de propagande - de plus en plus systématiquement raffinés. D'un guerrier-politique jouant des médias comme d'armes au guerrier psychologique diffusant sur Internet les images d'exécutions d'otages, notre environnement est fait d'informations cherchant à orienter nos perceptions.

Dans le même temps, la guerre d'Irak montre une renaissance des concepts de géopolitique et de géostratégie mais aussi de leurs pratiques. L'attention portée à la Syrie ou à la Turquie par Washington - avant, pendant et après la guerre - montre ainsi que les acteurs politiques n'agissent pas dans des environnements stratégiques vierges, le conflit lui-même induisant ensuite des lames de fond de grande amplitude dans la géopolitique du Moyen-Orient, mais aussi dans le rapport que les Etats-Unis entretiennent au monde. Il en résulte de nouvelles conceptions, où l'action politique est mue par une compréhension souvent plus que lacunaire d'un «terrorisme international» mal appréhendé en raison d'un déficit d'éducation stratégique.

Et que dire de l'Europe qui, si elle prenait conscience de ce même déficit, pourrait devenir effectivement la source de sagesse stratégique qu'elle voudrait être, très au-delà de la volonté de certains de n'en faire qu'une puissance civile. La mise en place d'une stratégie de sécurité laisse ainsi en suspens des questionnements complexes que la guerre a sans doute mis en évidence. Nous y avons consacré tout un chapitre, montrant que les dichotomies opposant les «pros» et les «antis», qui, normalement, font florès en cas de guerre, pourraient bien n'être qu'une caricature nécessitant surtout de la nuance.

Nuance aussi en ce qui peut concerner des évolutions d'une stratégie dont les fondements restent valables. Elle induit pourtant, elle aussi, de nouveaux questionnements sur les rapports de l'homme à la technique ou du combattant à la torture. Questions souvent dérangeantes, entre guerre post-humaine et dégénérescence de l'éthique sur lesquelles il convient de se pencher sans détour. Car ce qui pourrait venir, en toute hypothèse, fait aussi évoluer l'espace international et l'environnement stratégique dont nous faisons partie - que nous le voulions ou non. Paradoxalement - mais cette guerre ne fut-elle pas d'abord paradoxale? - une fois engagée, «pros» et «antis» n'avaient plus qu'un intérêt: qu'elle cesse et que la situation irakienne soit stabilisée. Et vite. Le temps, nouvelle figure de la stratégie? Certainement.

Le temps, figure tout aussi importante dans une économie mondialisée où la guerre d'Irak laissera des traces. Dans une Europe plus dépendante du pétrole du Moyen-Orient que les Etats-Unis, l'avancée des Américains a pris un tour dépassant plus que largement les sphères économiques et stratégiques ou celle des estimations de coûts, largement abordées et montrant l'économie défavorable des guerres. Alors, allons-nous vers un espace international devenu chaos? Comment le comprendre et appréhender toutes ses complexités?

Des guerres néo-clausewitziennes

Il faut ici constater que nous avons un déficit d'éducation stratégique - soit des élémentaires nous permettant de comprendre les conflits - et que toute tentative de compréhension de la guerre d'Irak nécessite une posture de l'esprit où la méthode le dispute à la curiosité intellectuelle. La méthode, arme contre le chaos? Certainement. Clausewitz, le penseur du complexe et de l'incertain dans la stratégie, lui-même, ne disait pas autre chose. Il nous a laissé des concepts que nous devrons tôt ou tard relire, tant leur actualité est criante.

Envisageant la guerre comme la continuation de la politique par d'autres moyens - et la guerre d'Irak ne fut-elle pas une guerre politique entre toutes? - il avait été accusé de trop se focaliser sur l'Etat en tant qu'acteur des relations internationales. Il serait devenu inadapté à la compréhension des conflits modernes. Mais Clausewitz, s'il vivait dans un monde d'Etats qui n'est plus - à l'heure de la mondialisation - tout à fait le nôtre, considérait bien dans ses réflexions la politique et non l'Etat. Sa vision peut, alors, s'appliquer aux groupes jihadistes, à ceux de la résistance irakienne ou encore à des groupes de pression au sein même des institutions politiques et militaires américaines, qui ont chacun leurs propres objectifs politiques. On a ainsi vu des analystes de la CIA dénoncer les manoeuvres légitimant la guerre. Au-delà de l'épisode, la rationalité ne tient, dans le comportement respectif de ces acteurs, qu'une part relativement mineure. Surtout, l'incertain, le non-linéaire, le «brouillard» ou les frictions entravant la capacité des acteurs à effectivement agir sur leur environnement. Rien n'y est simple.

D'autant plus que l'environnement dans lequel ces acteurs agissent a sa propre vitesse: les minutes n'ont plus la même valeur pour tout le monde. Nous entrons en effet dans une immédia (t) cratie qui marque définitivement la dissociation des temps propres au politique, au militaire et au médiatique, accentuant l'impression de chaos et donnant l'impression d'un «retard» dans la conduite des événements.

En résulte une impatience stratégique sonnant le rappel - mal à propos - de la «vietnamisation». Surtout, immergés dans ces temps découplés, soumis à la pression de justifications ou non de la guerre, que peut choisir l'observateur? La résignation de guerres, certes malheureuses, mais face auxquelles nous ne pouvons rien?

Etre dans un monde en devenir

Nous entrons dans un monde fait de chocs non pas tant entre civilisations, qu'entre rationalités. Loin de la Rationalité. Immanquablement, les conflits deviennent plus complexes, prennent de nouvelles formes, dévoilent de nouveaux intérêts et pourraient dévoiler une course des esprits pour leur résolution. Dans les défis qui attendent l'Europe, au terme de la première guerre totale du XXIe siècle, les réponses qui s'offrent à elle ne peuvent que nous inciter à la nuance, mais aussi nous rappeler la phrase de Napoléon selon laquelle «il n'y a que deux puissances au monde, le sabre et l'esprit. A la longue, l'esprit finit toujours par l'emporter», et plus largement, qu'il est temps de penser. En toute nuance. Posture de l'esprit, sans doute, face à un siècle qui se lève. Puisse-t-elle, au nom de cette éthique qu'elle porte, ne pas rester de marbre face à ces tourbillons si semblables à ces fractales chaotiques qui pourraient bien être le monde de demain. A moins que ce ne soit déjà celui d'aujourd'hui.

(1) «Au risque du chaos. Premières leçons politiques et stratégiques de la guerre d'Irak» (J. Henrotin (Dir.), Paris, Armand Colin, 2004, 20 €.)

© La Libre Belgique 2004