Opinions
Une opinion de Mohamed Ben Merieme, assistant social à Molenbeek-Saint-Jean.

Lettre ouverte aux émeutiers bruxellois. Votre révolte est aussi la mienne. Mais je l’exprime autrement que vous : les mots sont mes briques, mes cocktails-Molotov.


Sachez que c’est avec peine que j’ai eu connaissance de vos tristes agissements et saccages inutiles des 11, 15 et 25 novembre 2017 à Bruxelles. Inutiles car, outre que vous n’aviez ni tracts ni banderoles susceptibles d’expliquer le pourquoi de vos déchaînements, ce sont uniquement vos corps qui se sont défoulés sur des policiers, magasins ou sur des voitures ! Vos émeutes ne vous ont donc servi à rien ! Par contre, en sus des diverses arrestations, comme vous le lisez ou entendez, attendez-vous à un féroce renforcement non seulement des dispositifs policiers dont vous vous plaigniez déjà, mais aussi des stigmates sociaux ("racailles", "étrangers", "allochtones"…) qui vous excluent déjà, vous et vos parents, du bénéfice de certains droits élémentaires (logement décent, travail valorisant ou travail tout court, enseignement de qualité…) et de toute réelle reconnaissance sociale. Vos émeutes vont donc renforcer votre exclusion. Bravo !

Comme des métastases

D’ailleurs, le Pouvoir s’y attelle déjà allant jusqu’à comparer vos émeutes à un "cancer" et, donc, à préconiser des chimiothérapies susceptibles de faire disparaître vos "être Marocains" (sic) comme des espèces de métastases. Il vous stigmatise, humilie, honnit, ségrègue, dépouille de toute reconnaissance sociale, vous frustre, vous soustrait tout espoir en un avenir radieux. En ayant l’air de n’y être pour rien, le Pouvoir qualifie vos émeutes de barbaries ou de saletés intolérables. Je sais.

Seulement, par vos émeutes, non seulement vous consentez aux diverses injustices que vous subissez (au point, nous l’avons vu, de les exacerber, renforcer), mais vous légitimez surtout les odieux traitements du Pouvoir que vous vous coltinez sans cesse.

Vos émeutes me regardent

Vos émeutes - irréfléchies et lourdes donc de conséquences - me regardent, en tant que Marocain, habitant depuis plus de 50 ans un quartier populaire (le vôtre peut-être) et père de trois enfants. Elles me regardent d’autant plus que la révolte (ou le "dire non à l’impératif insidieux du Pouvoir : Résignez-vous !) est aussi la mienne. Mais ma révolte, je l’exprime tout autrement que vous : par des mots. Les mots sont mes briques, mes cocktails-Molotov.

Voici, en guise d’exemple, les passages d’un texte que j’ai récemment écrit pour dire mon irritation à l’égard de la Région de bruxelloise. C’est mon émeute à moi. Je sais que vous reconnaîtrez certains de vos malaises.

"L’actuelle et officielle Région de Bruxelles-Capitale me fait penser à ces gigantesques panneaux publicitaires qui voilent d’immenses chancres urbains ou terrains vagues. Ces panneaux tendent à nous faire oublier le laid, le monstrueux ou le vide qui se niche derrière eux. Derrière ses façades, la Région s’évertue à nous faire oublier la réalité des misères sociales et les expériences réellement vécues par les gens.

Pêle-mêle. Elle nous donne à croire que la consommation rend heureux ou qu’elle constitue une réponse adéquate à notre mal-être, alors même que le nombre de dépressifs ne cesse d’augmenter. Elle nous donne à croire que l’immobilier revit, alors même que la crise du logement sévit. Elle nous donne à croire que la déchirure sociale se résorbe, alors même qu’elle n’a jamais été aussi criante qu’aujourd’hui. Elle nous donne à croire que la culture importe, alors même que l’analphabétisme croît. Elle nous donne à croire que la mixité sociale dans les quartiers bruxellois se doit d’être encouragée, et ce à l’heure même où nous assistons à une féroce gentrification où les pauvres sont priés soit de suivre, très patiemment, la très longue file qui mène vers un hypothétique logement social, soit de s’exiler vers un ailleurs sans nom. Elle nous donne à croire que nous sommes libres, alors même qu’elle s’acharne, par les différentes voies médiatiques et publicitaires, à fabriquer nos goûts et nos désirs, à ratatiner nos perceptions et, surtout, à détruire en nous toute forme de résistance ou de révolte susceptible de contrarier, même timidement, la logique économique hideuse qui la sous-tend.

On l’a compris : on vit dans une Région fondamentalement fantasmatique. Pour rencontrer les réels qu’elle forclôt et se réveiller ainsi de ce cauchemar qu’est le fantasme de Région, le citoyen se doit assurément de briser la coque de cet Œuf qu’est La Région du Spectacle."

Là seulement je vous suivrai

Voilà donc, chers émeutiers, ma manière à moi de me révolter. Dans son Journal, Kafka écrivait, le 27 janvier 1922 : "Etrange, mystérieuse consolation donnée par l’écriture, dangereuse peut-être, peut-être libératrice : bond hors du rang des meurtriers."

Comme elle me fait faire un bond hors des rangs des meurtriers ou des canailles, l’écriture, comme fruit d’un travail de la pensée, me permet assurément de me libérer, consoler, défouler. Les mots ont un pouvoir certain : celui de faire exister des choses. Moins vous disposez donc de mots, moins vous ferez exister ou moins vous désignerez des choses. En ce sens, lire, s’imbiber de mots nouveaux, donc de choses nouvelles, c’est élargir votre horizon de choses et vous libérer de divers asservissements.

Quoi qu’il dise, le Pouvoir vous (nous) préfère analphabètes, donc pauvres en mots et donc en choses. Moins vous en savez et en saurez, mieux donc il se porte(ra). Il craint, par exemple, la mise en mots de ses torts.

Vos émeutes ou saccages de sauvages, au fond, Le soulagent car aux sauvages, les cages ! Alors, au lieu de casser des choses, faites-nous donc plutôt part, à l’avenir, des mots-choses ou des torts-violences indignes que vous vivez, endurez, corps et âme, quotidiennement. Et là seulement je vous suivrai.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Du déchaînement émeutier à la révolte par la pensée".