Opinions

Il y a quelques semaines, avec le Parti Populaire (PP) de Mischaël Modrikamen et de Rudy Aernoudt apparaissait un nouvel acteur sur la scène politique belge. Au vu des commentaires dans la presse, le qualificatif qui colle au PP depuis son lancement est celui de populiste. En témoigne le sondage effectué dernièrement par "La Dernière Heure" auprès des internautes qui formulait une interrogation sans équivoque : "Mischaël Modrikamen, un populiste dont il faut se méfier ?" La tournure peu déontologique de la question s’avère révélatrice.

Bien plus qu’une catégorie d’analyse, le populisme représente dans la bouche des journalistes une injure politique visant à discréditer et mettre hors-jeu. En tant qu’éléments perturbateurs, Modrikamen et son PP ne semblent pas correspondre aux codes en vigueur dans le paysage politico-médiatique francophone; l’émergence du PP ne paraît déchiffrable que par le prisme du populisme, un sort qu’avait également connu LiDé, le parti mort-né lancé par Rudy Aernoudt il y a un an. Certains journalistes ont même osé pousser la comparaison entre l’avocat des petits actionnaires et Léon Degrelle, véritable épouvantail de l’histoire et archétype même du dangereux populiste, fraîchement ressurgi au gré d’une prise de conscience tardive dans les médias francophones.

Au lieu de s’insurger contre cette étiquette populiste visant à brunir son image, Mischaël Modrikamen a pourtant préféré ne pas exclure catégoriquement le terme en invitant les journalistes à s’accorder sur une définition du populisme davantage creusée, évoquant Émile Vandervelde ou Clémenceau. Ainsi, de quel populisme parle-t-on ? Et si le recours au spectre populiste traduisait davantage l’incapacité de la presse à appréhender ce nouveau venu ?

Les politologues s’accordent avant tout sur la polysémie du terme, peu de concepts suscitant autant le débat que celui-ci, en premier lieu du fait des grandes divergences entre les nombreux leaders politiques dits populistes. En effet, malgré la véhémence caractérisant les plaidoiries d’un Modrikamen pendant l’affaire Fortis ou les taquineries d’Aernoudt sur les chômeurs wallons, on peut difficilement prétendre que les coprésidents du PP brillent dans le même style goguenard ou caustique qu’un Jean-Marie Dedecker, Bart de Wever ou Michel Daerden.

Pour certains chercheurs, le populisme serait d’ailleurs à considérer comme un élément consubstantiel à toute pratique démocratique contemporaine. Pour Alexandre Dorna, professeur de psychologie politique à l’université de Caen, "l’attitude populiste n’est pas l’apanage d’un parti politique en particulier, mais la constituante de la vie politique". Une caractéristique sur laquelle les différentes définitions semblent néanmoins s’accorder est le refus de la médiation, l’appel direct au "peuple".

Aussi, trente ans après l’arrivée d’Ecolo, dernière formation à s’installer de manière durable dans le paysage politique francophone, la donne a changé : la démocratie représentative s’est muée en démocratie sondagière. Dans un contexte où l’on invite le consommateur à s’exprimer en continu sur tout et n’importe quoi, les instituts de sondages, puits de sagesse de notre temps, prennent inlassablement le pouls de la vox populi et les baromètres trimestriels, malgré des marges d’erreur considérables, constituent les moments forts de l’année politique.

La volonté du PP de faire l’économie de certains intermédiaires entre électeurs et élus, en introduisant notamment le référendum pour les questions de société, n’est donc pas surprenante et convient d’une certaine manière à l’éthos démocratique contemporain. Force est de constater que le temps du politique qui correspondait jadis aux cycles parlementaires, se réduit à mesure que son champ d’action devient de plus en plus perméable aux nouveaux modes de consommation, préfigurant une politique "en temps réel".

La mise en orbite de Ségolène Royal en 2007 et la percée de Barack Obama l’année suivante, ont d’ores et déjà dévoilé les prémisses d’un nouveau type de rapport au pouvoir sur base d’un plébiscite virtuel. Des outils du Web 2.0 comme YouTube, Twitter ou Facebook contribuent à dessiner les contours désormais tangibles d’une démocratie directe, concept autrefois exclusivement réservé aux réquisitoires poujadistes. C’est aussi ce qu’indique le récent buzz autour des clichés impériaux de Michel Daerden; les dirigeants doivent à présent soigner leur réputation digitale, l’agenda médiatique étant de plus en plus marqué par la réactivité des internautes sur les articles des quotidiens en ligne, transformant la chose publique en grande conversation à laquelle tout le monde peut participer.

Aussi, de par son rapport horizontal avec le citoyen sur les médias sociaux tels Facebook, le PP répond à certaines attentes de communication, en particulier parmi l’électorat jeune. Face à ces pratiques contemporaines, "toutes proportions gardées" les comparaisons avec un Degrelle s’avèrent pour le moins anachroniques. Le PP pourrait au mieux présager un "populisme 2.0" avec proximité, interactivité et immédiateté pour nouveaux mots d’ordre. Il serait donc trompeur de réduire son apparition à une simple résurgence réactionnaire.

L’émergence d’un PP correspond avant tout au besoin de redéfinition de la chose publique sur base d’une nouvelle donne communicationnelle. Au MR et plus récemment, lors de l’élection à la présidence du CDH, on entendit s’élever plusieurs voix pour exiger une ouverture des partis; pour plus d’écoute vis-à-vis de la base. Alors que certains partis entament leur printemps des réformes, un savant dosage de participation citoyenne directe paraît aujourd’hui nécessaire pour contrer le sentiment de particratie de plus en plus partagé. Le travail des médias est aujourd’hui d’appréhender ces nouveaux modes de représentation "bottom up" plutôt que de se complaire dans la stigmatisation confortable des nouveaux venus.