Opinions
Une opinion de Paul Piret, journaliste en retraite, spécialiste de la politique belge. 


Le tweet de Theo Francken aux recteurs d’universités est bien davantage qu’outrecuidant. Il en dit long sur le glissement insidieux de notre système démocratique.


Décidément, le drame de la petite Mawda pèse lourd par-delà l’infinie tristesse. La N-VA ne nous aura rien épargné : après l’inhumanité glaçante d’un De Wever sur la prétendue responsabilité des parents de la fillette tuée sur l’autoroute, la rebuffade incandescente d’un Francken aux recteurs des universités belges qui en appelaient à la régularisation de la famille et à un autre climat autour de la question migratoire.

A-t-on bien mesuré, d’abord, la démarche des recteurs ? On n’a pas souvenir d’un pareil ensemble, Nord et Sud confondus, sur un sujet sans lien avec les intérêts académiques. La singularité est absolue, et par là absolument signifiante, dans des milieux d’ordinaire corsetés par des cloisonnements et concurrences féroces, autant que volontiers rétifs à exercer publiquement leur autorité d’intellectuels.

A-t-on bien évalué, ensuite, la réponse de Theo Francken ? Le secrétaire d’Etat N-VA à l’Asile et la Migration eût pu laisser s’exprimer le destinataire de la missive, un certain Charles Michel; ou alors, à l’aune du courrier, avancer des arguments, voire inviter à débattre, sinon exprimer quelque empathie pour des parents que l’on devine écrasés à parts égales par l’incompréhension et le chagrin. Mais non. Trop d’orgueil, trop de certitudes. Un tweet de menaces, point.

Qu’est-ce donc, Monsieur Francken, que cet "effet boomerang" que vous promettez aux galopins travestis en recteurs ? Serait-ce une variante des risques de "l’appel d’air" d’autres candidats à l’exil que vous redoutez du moindre assouplissement gouvernemental ? Ou vous faites-vous plus concrètement pressant à l’adresse des autorités universitaires ? Quoi, vous allez envoyer des petites frappes vandaliser les bureaux rectoraux; ou faire tailler dans des subventions qui ne relèvent pas des compétences fédérales ? Qu’importe. Passons. L’essentiel n’est pas dit. Vous avouez comme une rupture, bien plus qu’avec la bienséance intelligente : avec un esprit, avec notre organisation du bien commun. Dans ce tweet, même nuancé depuis, vous allez plus loin que par exemple, plus récent, dans vos propos tapageurs de cette semaine sur le contournement d’un article fondateur de la Convention européenne des droits de l’homme, qui s’inscrivent dans du déjà connu. C’est d’ailleurs votre rebuffade aux recteurs qui a inspiré des appels à vous voir démis, même dans des milieux que jusqu’ici votre détermination, votre popularité et votre charisme - dans son genre - avaient pu convaincre, voire fasciner.

Demander la démission du secrétaire d’Etat est bienvenu dans le champ de la dignité publique, mais guère utile. La démarche n’a pas de chances d’aboutir; et quand bien même, elle n’aurait que peu d’impact sur la suite, sauf à gonfler d’importance l’importun. C’est que Theo Francken ne tweete pas sur d’impulsifs coups de tête comme son espèce de cousin ravagé de la Maison-Blanche; lui a sa cohérence et son dessein. C’est qu’il n’est pas un pion, successeur présumé de Bart De Wever à la tête du premier parti de Flandre et de Belgique. Et c’est qu’il n’est pas isolé, en phase avec les autres leaders de la N-VA.

Or, jamais aussi explicitement que dans cette réponse brutale, lapidaire et dédaigneuse aux recteurs et à leur "petit jeu" (!), on n’aura ressenti à quel point les nationalistes flamands sont preneurs et porteurs d’un changement de paradigme politique. Là où s’estompent les frontières entre démocratie et quelque autre configuration; là où souffle, se forge, s’installerait déjà, sous couvert de volontarisme antisystème, un régime plus fort lorsque l’autoritarisme prévaut sur la représentation, la menace sur la participation, et le manichéisme sur la délibération. Nous voilà bien à distance croissante de notre bonne vieille démocratie qui tente de rester envers et contre tout (dysfonctionnements et dévoiements, inefficiences et inefficacités) protectrice de ses minorités, attentive aux plus fragiles, soucieuse des ambivalences du vivre ensemble, intégratrice de la complication de la Belgique et de la complexité du monde.

Dans un (mauvais) vent dominant

Faut-il rappeler la vogue, la vague de ce modèle autoritaire et simpliste ? Francken pourrait s’appeler Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Orban en Hongrie; la N-VA risquerait de s’épeler FPÖ en Autriche, être rebaptisée en Rassemblement national en France, et en Italie la dénomination de Ligue du Nord lui irait comme une botte.

Oui, notre régime glisse ici sur une mauvaise pente. Il ne suffira plus à la gauche de traiter Theo Francken d’épiphénomène, l’essentiel étant de lutter contre ce qu’elle considère comme la régression de tous les droits sociaux. Et il ne suffira plus au gouvernement national-libéral d’une fois de plus "recadrer" son secrétaire d’Etat, comme on se résigne à le ressasser chez le Premier ministre.

Non, on ne minimise pas ici l’enjeu migratoire; on n’évacue rien de la gravité de la crise, des difficultés à la gérer, du partage des responsabilités passées et présentes, des limites des bons sentiments, de l’impéritie cuisante de l’Union européenne. Néanmoins, ces défis ne doivent pas occulter d’autres dimensions. Le feu couve dans notre maison collective : celle de nos modes de penser, agir et décider ensemble sur un minimum nécessaire de consensus. Il y a de quoi convoquer les pompiers. Et l’on a des appels à lancer.

Ainsi, appel aux journalistes et observateurs concernés, de cesser de considérer toute remise en cause de la N-VA comme une méconnaissance voire un mépris de la communauté flamande dans son ensemble. Appel aux politologues, pour s’interroger sur le régime politique dont la N-VA serait garante plutôt que continuer à soupeser sur des critères d’apothicaire si elle ressortit ou non de l’extrême droite : s’inscrit-elle encore dans notre base démocratique, sinon vers quelle alternative ? Appel aux sympathisants et électeurs de ladite N-VA, à prendre conscience d’enjeux principiels qui dépassent les thèses autonomistes ou conservatrices de la formation auxquelles ils restent attachés. Appel aux libéraux, qui persistent à qualifier la N-VA de parti comme un autre et, de là, plaident pour une reconduction gouvernementale comme si de rien n’était, dans la logique de postures politiciennes traditionnelles désormais obsolètes.