Opinions
Une opinion d'Ana Pouvreau, spécialiste de la Russie et auteur.


Loin d’être humanitaire, le rapprochement entre la Russie et la République centrafricaine est de nature géostratégique pour les Russes. Pendant ce temps-là, la population centrafricaine continue de souffrir.


L’assassinat de trois journalistes russes qui enquêtaient sur la présence de mercenaires de la Fédération de Russie en Centrafrique, près de Sibut au nord de la capitale Bangui, le 31 juillet dernier, a permis de mettre en lumière un nouvel épisode de l’immense tragédie que vit le pays - l’un des plus pauvres au monde - depuis 2013. La moitié des 5,2 millions d’habitants a besoin d’aide humanitaire tandis que plus d’un million d’habitants sont des personnes déplacées ou réfugiées. Au conflit entre les rebelles musulmans de la Séléka et les milices chrétiennes et animistes "anti-balaka" ("anti-machettes"), sont venues se superposer de très anciennes rivalités ethniques séculaires ajoutant encore des victimes au bain de sang.

Le contrôle des armes

Dans ce pays ravagé, plus de 10 000 Casques bleus des Nations unies sont présents sur le terrain. La mission militaire de formation de l’Union européenne en République centrafricaine (EUTM RCA) assure l’entraînement des forces armées centrafricaines (Faca) depuis plus de deux ans.

A l’automne 2017, la France - dont la force "Sangaris" de maintien de la paix a mis un terme à sa mission fin octobre 2016 - avait proposé d’autoriser le gouvernement centrafricain à disposer d’une cargaison d’armes saisies par la Marine nationale française au large de la Somalie, afin que les Faca, sous-équipées, puissent tenter de reprendre le contrôle des territoires livrés aux divers groupes armés qui s’y entre-déchiraient. La Russie avait opposé son veto à cette proposition au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU).

Cependant, en décembre 2017, de manière surprenante, en vertu d’une exemption accordée par les Nations unies à Moscou concernant l’embargo sur les transferts et ventes d’armes à destination de la République centrafricaine, la Russie a été finalement autorisée à venir équiper et former les forces de défense centrafricaines.

Ayant pris pied dans ce bourbier, Moscou procéda alors, au début de l’année 2018, à la livraison d’un lot d’armements russes comprenant des armes antiaériennes, des lance-roquettes RPG, plusieurs milliers de Kalachnikov et de fusils d’assaut AKM, des fusils de précision ainsi que des pistolets Makarov. Ainsi dotées, les Faca devaient être plus à même de tenter de rétablir l’autorité du gouvernement central, qui ne contrôlerait plus qu’un cinquième du territoire national. La formation des Faca au maniement de ces matériels est assurée par des instructeurs russes.

Contreparties

Loin de se cantonner à des livraisons d’armes et à la formation de deux bataillons des Faca, la Russie poursuit inéluctablement sa nouvelle stratégie d’influence en Afrique, comme en témoigne la tournée africaine récente du ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, auprès d’anciens pays alliés de l’Union soviétique. La coopération avec la République centrafricaine n’a cessé de se renforcer depuis la signature d’un accord bilatéral à Sotchi en octobre 2017. Un conseiller russe a été placé directement auprès du président Touadéra tandis que quelques dizaines d’hommes assurent désormais la protection rapprochée de ce dernier. Au plan symbolique, l’ancien domaine du dictateur Jean-Bedel Bokassa, à Berengo, à 70 km de la capitale, qui se trouve jouxter une piste d’atterrissage de plus de 2 km (donc similaire à celle de l’aéroport de Bangui M’Poko), a été mis à disposition de groupes d’instructeurs russes, au grand dam des héritiers de Bokassa.

Mercenaires et diamants

Quelle contrepartie la Russie tire-t-elle d’une telle coopération ? Au plan strictement militaire, des rumeurs courent selon lesquelles, à ce train, il n’est pas exclu qu’un jour la Russie finira par établir une base militaire permanente dans le pays. En ce qui concerne les ressources minières du pays, depuis leur arrivée en Centrafrique, les Russes, comme ils l’avaient annoncé lors de l’accord de Sotchi, se sont lancés immédiatement dans des activités de prospection. La Centrafrique se classe parmi les premiers producteurs mondiaux de diamants de qualité et dispose d’importants gisements d’or et d’uranium.

Comme l’a rapporté, le 18 juillet dernier, le site français d’informations sur l’Afrique, Africa Intelligence, les Russes ont obtenu l’autorisation d’exploiter des gisements aurifères. Le gouvernement centrafricain aurait commencé à extraire des diamants avec l’aide de la compagnie russe Lobaye Invest, qui se trouve être une filiale d’une firme pétersbourgeoise, la M Invest, fondée par l’oligarque Evgueni Prigojine, un ami du président russe.

Prigojine financerait, voire posséderait, la société de sécurité privée, dite "groupe Wagner", qui s’est illustrée récemment sur le théâtre syrien. "Wagner" était justement l’objet de l’enquête menée par les trois journalistes russes assassinés. Ils avaient été mandatés pour ce faire par Mikhail Khodorkovski, opposant historique à Vladimir Poutine, en exil au Royaume-Uni depuis sa libération après 10 ans d’internement en 2013.

Au moment de leur assassinat, il est possible qu’ils aient été en train d’enquêter sur le rôle éventuel joué par des mercenaires russes dans l’acheminement de matériels d’exploration minière sur des sites aurifères ou diamantifères. Tout cela dans le contexte d’un embargo partiel international sur les "diamants du sang" en provenance de certaines régions de Centrafrique, le processus de Kimberley (2003) tentant d’empêcher l’arrivée sur le marché international de diamants bruts provenant de pays en guerre et ayant servi à financer des mouvements rebelles.

Préoccupations peu humanitaires

Alors que les autorités centrafricaines et russes se félicitent mutuellement de cette nouvelle coopération, que peut en retirer le peuple centrafricain qui continue de vivre dans une immense souffrance ? Il est évident, dans un tel contexte, que les préoccupations des Russes en Centrafrique sont loin d’être humanitaires. Que va-t-il advenir des plus de 10 000 enfants centrafricains arrachés à leurs familles par les groupes armés, transformés en enfants-soldats et forcés souvent pendant plusieurs années de commettre des atrocités dans le camp adverse, sous peine d’être exécutés ? Les Russes se soucient-ils le moins du monde des milliers de femmes et de fillettes violées pendant le conflit, souvent contaminées, lors de ces viols, par le virus VIH ou par d’autres maladies vénériennes, et qui se trouvent rejetées à la fois par leurs familles et par leurs communautés ? La miséricorde que prône le patriarche orthodoxe Kirill, patriarche de Moscou et de toute la Russie, va-t-elle s’étendre aux milliers de citoyens mutilés ou à tous ceux qui, ayant perdu la raison après avoir été témoins d’exactions et d’atrocités, sont désormais incapables de travailler et de nourrir leur famille ?

La présence russe en Centrafrique va-t-elle permettre d’améliorer la ration alimentaire quotidienne de centaines de milliers de déplacés qui en sont réduits à nourrir leurs enfants d’un bol de termites et d’une bouillie de racines ? Enfin, la Fédération de Russie est-elle prête à prendre en charge sur son territoire national quelques milliers de ressortissants centrafricains candidats à l’immigration et qui rêvent d’un avenir meilleur ?

Rien n’est moins sûr. Il semble bien cependant que, tandis que se jouent ces luttes d’influence dangereuses, le reste de la communauté internationale, par le biais des Nations unies et de l’Union européenne principalement, continuera d’assumer le volet caritatif de cette tragédie. L’aboutissement espéré de l’enquête sur le meurtre des trois reporters russes permettra peut-être de clarifier les motivations exactes de la Russie en République centrafricaine.

(1) Le blog de géopolitique d’Ana Pouvreau : http://www.ana-pouvreau.com/