Opinions A la descente de l’avion qui me ramène à Bruxelles après un mois en République Islamique d’Iran, je me réjouis des petits gestes complètement anodins - pour nous habitués à vivre en liberté - que je vais retrouver, à savoir accéder à tous les sites que j’ai l’habitude de consulter régulièrement, notamment la presse belge et française, Facebook ou encore Voice of America Persian. La vitesse de la connexion m’épate. Je suis heureuse, comme un enfant à qui on avait confisqué sans raison son jouet préféré et ce pendant un long mois.

J’ai atterri à Téhéran quelques jours après la onzième élection présidentielle gagnée au premier tour par un religieux nommé Rouhani, Rohani ou encore Rowhani, selon la langue étrangère parlée par le journaliste qui rapportait l’événement pour son média.

Seul religieux parmi les six candidats ayant passé le filet très étroit du Conseil des Gardiens et qui deux jours avant les élections n’avait aucun espoir d’être élu.

48 heures avant le scrutin, lors de discussions télévisées suivies par la quasi-totalité de la population, des divergences ont paru exister entre les candidats, et Rohani, celui qui semblait exprimer le ras-le-bol généralisé de huit ans du système "Ahmadinejad", sortait du lot.

Si l’abstention était le mot d’ordre de l’opposition, surtout celle de l’étranger, les Iraniens de l’intérieur, estimant devoir vivre et composer avec le régime, ont décidé in extremis d’aller voter et de choisir le candidat le plus modéré. Et c’est ainsi qu’à la surprise générale et bien évidemment avec l’absolution du Guide qui a ordonné le respect du vote des électeurs dans les comptages que fut élu au premier tour, avec 51% des suffrages exprimés, Hojastoleslam Hassan Rohani, diplômé en droit constitutionnel de l’Université calédonienne de Glasgow en Ecosse, négociateur du dossier nucléaire sous la présidence Khatami et ami proche de Jack Straw, ministre démissionnaire du Foreign Office de Tony Blair.

La presse iranienne et surtout étrangère n’ont pas tari d’éloges : beau parleur, modéré, fin négociateur, diplomate dans l’âme,… Cela va nous changer des propos belliqueux et voyous d’un président qui a usé et abusé de son pouvoir médiatique pour lancer des diatribes contre le monde. J’ai trouvé à mon arrivée en Iran des gens qui semblaient être libérés d’un lourd fardeau, qui retrouvaient leur sourire, malgré une situation économique déplorable due à une combinaison de facteurs intérieurs et extérieurs : une mauvaise gestion de l’économie intérieure due aux ambitions populistes du président Ahmadinejad, une corruption généralisée, une dévaluation de 75% du Rial iranien, une politique étrangère qui a fâché le monde occidental et qui a fait prendre des sanctions drastiques contre l’Iran.

Le choix de ce vote massif pour un modéré est le résultat de plusieurs facteurs.

Les Iraniens ont appris avec le temps l’importance du vote. Ils deviennent des citoyens qui réclament leurs droits. Un processus lent, qui commence à porter ses fruits. Ils ne croient plus à la révolution et ne sont d’ailleurs pas prêts pour cela. Ils n’exigent que la bonne application de la "Constitution" et si possible quelques réformes.

Les printemps arabes qui ensanglantent les pays voisins les ont persuadés de ne pas changer de régime car, s’il y a un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est la paix et la sécurité dans le pays.

Mes soirées téhéranaises étaient faites de discussions infinies sur les attentes que la société iranienne a intériorisées pendant huit ans et qui bourgeonnent, qui s’expriment, qui se théorisent et qui deviennent presque des projets pour le futur gouvernement.

Il est amusant de constater qu’il existe des pages Facebook dédiées aux attentes des gens vis-à-vis du nouveau président : des libertés individuelles à la liberté du choix du code vestimentaire pour les filles en passant par l’accès aux stades de football pour les femmes jusqu’au rétablissement des relations avec les Etats-Unis et, de façon anecdotique, toutes les querelles personnelles qui pourraient être résolues par ce Deus ex machina qui a pris les rênes du pouvoir récemment.

Les éventuels ministres qu’il nommerait sont les sujets de conversation des caniculaires soirées après le jeûne des foyers iraniens en ce mois de Ramadan. On se demande pourquoi attacher tant d’importance à un personnage ? La réponse est dans l’absence d’une véritable ligne politique. Tout dépendra de l’ouverture d’esprit et de la bonne volonté du ministre. En tous cas, ceci est vérifiable pour le ministre qui concerne mon entourage à savoir la culture, officiellement appelée "Culture et Guidance Islamique".

Justement, en parlant de culture, une pièce de théâtre a beaucoup fait parler d’elle ces derniers jours : "La sensation bleue de la mort". Un événement dont l’aspect conscience civile l’emporte sur l’aspect théâtral. Une partie de l’élite culturelle et artistique du pays a soutenu cette pièce de théâtre jouée par une vingtaine de comédiens professionnels et qui mettait en scène des jeunes (garçons et filles) ayant commis un meurtre avant l’âge adulte. Ils sont confinés dans des centres jusqu’à leur 18 ans et doivent ensuite subir la peine de mort ou bien acheter à un prix très élevé le pardon de la famille de la victime.

Les bénéfices de cette pièce ainsi que les donations du public largement sollicitées via les réseaux sociaux avaient pour but d’acheter ce pardon pour un condamné qui devait être pendu dans les jours qui suivaient.

Rassurez-vous, la largesse et la générosité de la société civile ont encore une fois démontré que ce peuple puni par les siens et les autres depuis tant d’années sait rester solidaire. L’argent ainsi obtenu a pu libérer le jeune homme d’une exécution et lui rendre son avenir.

Depuis quelques années, ce sujet est largement utilisé dans les films, les pièces de théâtre et les œuvres littéraires. C’est un sujet qui concentre tous les maux de la société. Pourquoi arrive-t-on à commettre un meurtre à un âge si jeune ? La violence familiale, la drogue, la misère, la prostitution et le désespoir en sont les causes. La peine capitale relève des principes premiers de l’Islam et il est difficile d’y apporter des changements. Or, ces réflexions sont des occasions pour la société civile de questionner le pouvoir et préparer les gens à accepter les circonstances atténuantes et ainsi se détacher de la sentence de mise à mort. Et peut-être un jour quand les mentalités auront changé, l’Iran pourra faire partie des pays qui ont aboli la peine de mort.

En parlant de la peine de mort et des prisonniers, un lieu a particulièrement attiré mon attention : la transformation de la sordide prison de Qasr en musée. Cet ancien palais construit en 1800 par le roi Fath Ali Shah Qadjar a été abandonné avant d’être réhabilité par Reza Shah Pahlavi vers 1926 en vue d’octroyer au pays une prison moderne.

Elle a abrité des prisonniers notamment politiques et remplissait sa fonction jusqu’en 2005. Un projet immobilier voulant la détruire, un comité d’anciens prisonniers politiques survivants de l’époque du Shah s’est constitué et a demandé au Maire de Téhéran de sauvegarder ce lieu de mémoires cher à tant de personnes ayant lutté pour l’avènement de la révolution. Le musée a été inauguré il y a quelques mois et abrite dans ses différentes ailes des pans de l’histoire de l’Iran allant de la fin des Qadjar à la fin des Pahlavi (1850-1979). Des sculptures et des peintures d’artistes contemporains y sont exposées et un magnifique jardin entoure les bâtiments.

Puissent un jour toutes les prisons se transformer en musée. Une initiative qui, je l’espère, se multipliera sous la nouvelle présidence.

Un président qui "malheureusement héritera d’un pays avec des réserves vides, des caisses vides, des ports vides et une banque centrale vide", dixit l’un de ses conseillers, Issa Kalantari, ex-Ministre de l’agriculture sous les présidences de Rafsandjani et de Khatami. Il tire sur le signal d’alarme en attirant l’attention de la population sur les pénuries futures.

Il faut souhaiter au peuple iranien d’avoir ENCORE de la patience. Leur président élu n’est pas un magicien et c’est un miracle seulement qui pourrait sauver le pays en quelques années.