Opinions

Une opinion de Philippe Dembour, professeur de gestion financière à Ichec-Entreprises. Auteur du livre "Parents responsables" (Edition Mols) et ancien animateur d’écoles de devoirs.

Je rencontrai un jour à l’école de devoirs un enfant congolais, Eric, 12 ans, en sixième primaire. Enfant prodigieux dont les yeux laissaient entrevoir une brillante intelligence. Soucieux que ce talent soit exploité et qu’il puisse avoir un avenir professionnel digne de ses qualités, je rencontrai ses parents pour qu’ils lui choisissent un enseignement exigeant. Je leur laissai une lettre à remettre au responsable de l’école sélectionnée afin de le persuader d’accueillir Eric. Vu ses origines, on pouvait craindre que sa candidature ne soit pas acceptée.

La classe d’Eric était caractérisée par une très grande hétérogénéité intellectuelle : à côté de lui, des enfants à bon potentiel mais aussi plusieurs autres lisant encore avec difficulté. Sous peine de briser l’élan des plus brillants ou de menacer la confiance en soi des moins chanceux, on ne pouvait les mettre sur le même pied quant au choix de l’école secondaire. Les différences étaient objectives et traiter de la même façon des situations différentes pouvait conduire soit à la disparition de talents soit à des pertes de confiance, toutes situations également dommageables.

De nombreux décrets sont intervenus procédant du louable souci d’éviter un refus d’inscription non justifié de certains jeunes. Ils étaient néanmoins marqués par une vision égalitaire des élèves qui, puisqu’elle ne reflète pas du tout le réel, relève plus d’une idéologie que d’un constat. Dans la vie, le bonheur est souvent lié à l’adéquation entre la fonction qu’on occupe et la perception qu’on utilise au mieux ses capacités intellectuelles et humaines.

Ceci implique, à courte échéance, une certaine relation entre le niveau d’exigence de l’école et celui que l’enfant peut (son talent) ou accepte (sa motivation) d’assumer. La frustration naît lorsque l’on vise trop bas et la déception, génératrice de désintérêt et de rancœur, quand on vise trop haut.

Un choix politique doit, dès lors, être opéré. Accepte-t-on que des écoles puissent avoir des niveaux de formation différents pour répondre à la situation de fait de forte hétérogénéité des élèves ? La réponse semble être négative puisque dans le processus d’inscription, l’école ne peut demander le bulletin de primaire et ne peut donc se faire une idée de la correspondance entre le profil de l’enfant et son projet.

Et pourtant, la vraie justice, c’est de permettre à tout jeune (quelle que soit son origine) d’avoir accès aux écoles exigeantes s’il a la capacité et la volonté d’en suivre le chemin pentu. Ce n’est pas de donner une réponse identique à des situations différentes, ce qui conduit soit à abandonner l’enfant qui décroche, soit à réduire la difficulté de la matière...

Ne pas reconnaître ce principe engendre des conséquences sur le plan individuel mais aussi sociétal. Selon A. Merkel, l’Europe représente à peine 7 % de la population mondiale, 25 % du Produit intérieur brut mondial, mais 50 % des dépenses sociales du monde. Imagine-t-on pouvoir maintenir à l’avenir emploi et protection sociale alors que notre compétitivité s’écorne graduellement ? Savons-nous que le nombre d’étudiants inscrits en troisième cycle était déjà en 2004 près de sept fois plus grand en Chine et Inde qu’en Allemagne, France et Royaume-Uni ?(1).

D’où viendra notre planche de salut si, au surplus, les conditions salariales, l’ardeur au travail et la volonté de progresser favorisent aussi l’Asie ? Seul un sursaut d’excellence nous sauvera ! A l’heure où notre industrie se déconstruit et où notre économie se base de plus en plus sur la connaissance, il importe de réaliser que c’est le savoir, la créativité et l’imagination qui assureront, dans le long terme, croissance, emplois et compétitivité. Ceci implique un enseignement de qualité (ne soyons pas gênés de voir l’excellence éclore) et non l’attirance vers le bas auquel conduit nécessairement le refus de prendre en compte les différences objectives entre jeunes.

Une réponse équilibrée à nombreuses de ces préoccupations serait de rendre à la direction des écoles une liberté encadrée en matière d’inscription. Un registre des refus serait établi et contrôlé. Des sanctions seraient imposées au cas où des raisons inacceptables auraient été prises en compte.

(1) Source : Unesco.