Opinions

Je n'ai jamais vu le diable dans les formes que prennent les nuages floconneux, mais parfois dans les intentions des hommes. C'est la première image qui me vint à l'esprit à la lecture du manifeste d'un collectif d'historiens belges paru le 25 janvier, et qui m'a poussé à ne pas signer ce texte. Au demeurant, c'est en toute confraternité et même en toute amitié, étant parfois très proche de certains signataires, que je formule ici mes propos.

Le problème principal de cet appel habilement écrit est qu'il mêle confusément plusieurs questions. Ce mélange a des allures de fatras que les initiés pourront débroussailler, quand le grand public n'y percevra que confusion. Sous un vernis de nuances rendues suspectes car accompagnées de cinglants raccourcis, on assiste à la dénonciation pêle-mêle du devoir de mémoire, des commissions parlementaires, des commémorations, faisant table rase d'une série d'efforts louables menés par différents acteurs notamment sur le terrain éducatif, alors que l'air du temps est plutôt à l'amnésie, au désintérêt pour les «vieilleries» du passé.

Il y a donc dans ce texte une critique fourre-tout notamment des commissions d'enquête parlementaires présentées comme une pratique coutumière, alors que jusqu'ici il y en a eu deux stricto sensu dans toute l'histoire de Belgique qui ont impliqué des historiens (la commission Lumumba et la commission Sabena), des prises de positions politiques en matière de génocide arménien, que le Parlement uruguayen a officiellement reconnu comme tel en... 1965 (pour ne citer que cet exemple), le développement muséal en particulier quand cela concerne la déportation, ou des centres éducatifs aux Droits de l'homme, le programme «Ecoles pour la démocratie», les voyages scolaires à Auschwitz.

A ce propos, en les stigmatisant de manière aussi réductrice, car qui de sensé les considère comme de simples vaccins antiracistes, j'espère sincèrement pour les pétitionnaires qu'ils ne seront pas un jour cités en exemple en note de bas de page d'un écrit négationniste. Plus grave, c'est considérer que les centaines d'enseignants qui ont à coeur de s'associer à ces projets sont des fantoches et les milliers d'élèves encadrés par eux des pantins manipulés par le gouvernement, les «politiques». Le ton est donné, la suspicion est répandue. Certes pas d'angélisme, mais pas de diabolisation non plus. Les historiens fatigués de savoir ce qu'ils savent devraient se souvenir qu'après eux, ce n'est pas le déluge, mais de nouvelles générations vierges de connaissance du passé. On aimerait voir la même flamme les animer pour dénoncer en choeur les propos récurrents du chef d'un Etat membre des Nations unies niant la Shoah tous les trois jours et préparant actuellement un colloque international sur ce «mythe américano-sioniste». Mais face à cela, rien, pas un mot. Les pétitionnaires peuvent laisser la place à ces gens-là, pas moi.Toutes ces initiatives publiques dénoncées n'apporteraient «pas de souffle nouveau à la recherche historique» et tendraient «à construire une obligation de mémoire». C'est faux. Deux exemples: le Bicentenaire de la Révolution française a permis un renouvellement complet des chantiers historiographiques en la matière, et le rapport des experts de la commission Lumumba a été édité et, d'après certains échos de spécialistes, n'est pas d'un apport historiographique insignifiant. Mais arrêtons-nous sur un point. L'enquête initiée par le Sénat à propos de la responsabilité des autorités belges dans la persécution des juifs est mise sur la sellette dès le début de la pétition. Ici quelque chose m'échappe, puisque l'initiateur du manifeste, José Gotovitch, aujourd'hui à la retraite, est celui qui justement à la suite d'une proposition de loi d'Alain Destexhe et Philippe Mahoux en 2003 a mis sur les rails ce projet dans le cadre du Centre d'études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CEGES) qu'ils dirigeaient alors. C'est étrange. La commémoration n'est donc pas qu'une tueuse de la recherche historique, et qui parmi les signataires n'a pas participé à un colloque universitaire mené dans un contexte commémoratif?C'est dans la foulée que se situe l'autre problème de ce texte: c'est que l'on distingue mal où le coup médiatique veut porter, quel est le véritable objectif de l'estocade. Le texte évoque «des projets en cours» émanant des pouvoirs publics, mais diable, lesquels? L'élémentaire bon sens veut que l'on critique ce qui existe et non ce qui n'existe pas encore, que l'on juge sur pièce. Dans un autre registre, comme le dit ce texte, «s'il y a bien un lien entre mémoire et histoire, les deux démarches obéissent à des exigences différentes», c'est exact, mais y a-t-il rupture, incompatibilité entre l'histoire et la mémoire? Je prétends qu'il est possible d'être un chercheur en histoire profondément attaché aux règles du métier, de ne pas être dupe des effets de mémoire, et de participer aussi à des activités commémoratives mettant en relief les références et les valeurs dans lesquelles il se reconnaît et qui façonnent son identité. Je peux connaître à fond et froidement le processus historique qui conduit au 21 juillet 1831, et ce jour-là de chaque année, me souvenir quand même de l'importance et de la valeur des principes constitutionnels et des libertés publiques; je peux comprendre et expliquer les dessous de la Révolution française, les intérêts en présence, les aléas des événements, le décalage entre les faits historiques et l'imaginaire qui s'en dégage, et quand même me sentir appartenir à une société qui valorise les Droits de l'Homme et du Citoyen. Où est le problème? Où est le diable? Dans quel monde éthéré vit l'historien qui au nom d'une sorte de voyance lucide, ne commémore rien, ne participe à aucune célébration, se moque d'une diffusion de l'histoire sur la place publique? Si demain on baptise une rue en hommage à un résistant tombé sous les balles nazies, je ne perdrais pas ma dignité en souscrivant à ces initiatives, si j'estime qu'elles contribuent à ce que je crois être une part de mes origines, à la fois comme historien fruit de la culture du doute et de la raison, et comme homme qui est dans le monde et nulle part ailleurs.

En outre, pourquoi y aurait-il une confusion entre compétence scientifique, érudition et capacité d'expertise? Pourquoi serait-il honteux pour l'historien de faire savoir qu'il a du savoir-faire? Les propos de François Bédarida, un grand historien français qui n'avait pas peur de traverser la rue, sont éclairants: «Devant les attentes de la société et devant l'attention du public, voilà l'historien sommé de démêler l'écheveau et de fournir un fil conducteur, le plus souvent en alliant sa fonction critique avec une fonction civique et une fonction éthique. Même s'il ne s'agit point par cet appel à l'expertise savante d'ériger l'historien en augure patenté de la cité, on doit souligner qu'une telle prise de parole en réponse aux questionnements du temps, à condition de s'exercer dans l'observance stricte des règles du métier, est d'une parfaite légitimité en donnant à l'histoire son épaisseur signifiante.»

Ce manifeste est sans doute plein de bonnes intentions, la dénonciation de dérives qu'il évoque est légitime, mais il ne désigne pas explicitement sa cible. Au fond, la seule partie de ce texte qui mérite de retenir l'attention est la dernière concernant les archives. Si c'était le but alors tout à fait louable de cette pétition, je l'aurais signée, mais pourquoi l'enrober de considérations qui dressent l'histoire contre la mémoire, les historiens contre les politiques, les institutions les unes contre les autres, et pourquoi décourager ainsi l'opinion publique qui est alors saturée par ces considérations? Voilà donc un manifeste qui suscite beaucoup de questions, c'est aussi le propre d'un historien que de les poser.

© La Libre Belgique 2006