Décryptage d'un thriller ésotérico-religieux

PIERRE-V. GROSJEAN Publié le - Mis à jour le

Opinions

PIERRE-V. GROSJEAN, Docteur en sciences. Expert Unesco. Professeurém. Univ. Mons-Hainaut

Vient de publier «Adieu Congo» (1)

Lors d'un récent passage à Paris, deux amies, l'une Française, l'autre Américaine, me recommandèrent chaleureusement la lecture d'un ouvrage récent, traduit de l'américain. C'est «Da Vinci Code», de Dan Brown (éditeur: Lattès), actuellement tête de liste au palmarès des ventes en Belgique! Sachant mes deux amies expertes l'une et l'autre en matière d'ésotérisme, d'occultisme et tutti quanti, je m'attendais à des mystères et à des énigmes à tour de bras. Eh bien là, je n'ai pas été déçu!

A vrai dire, ce roman m'a remis en pays de connaissances, puisque j'avais eu maintes fois l'occasion de parler -mais avec un certain scepticisme!- de ces sujets à propos desquels l'auteur fait preuve d'une bonne érudition, et surtout d'un sens certain de la vulgarisation. Quels sujets? La liste est longue, longue, mais enfin, allons-y!

D'abord des sociétés secrètes ou initiatiques. Il y a l'Opus Dei, la Fraternité, les Templiers, le Prieuré de Sion, la Rose-Croix. Et même le Vatican, mais oui!

Puis certains lieux nimbés de mystère, à tort ou à raison: l'église Saint-Sulpice à Paris, le musée du Louvre, le tombeau de Newton, les banques suisses, la Rose-Ligne (qui traverse Paris), la «Temple Church» de Londres.

Et voici les mathématiques ésotériques: le Nombre d'Or, la Divine Proportion, la Suite de Fibonacci. Et le Pentacle. Et l'Etoile de David.

Puis les Tarots, bien entendu. Et les manuscrits de Qumran. Et le code Atlash, qui vous livre le secret du fameux Baphomet, la soi-disant idole des Templiers. Et les anagrammes les plus divers. Et les messages codés, tant qu'on en veut!

Sans oublier, bien sûr, Léonard de Vinci, avec sa Mona Lisa, son Homme de Vitruve, et surtout sa Dernière Cène, laquelle va nous livrer, à nous lecteurs, le Secret, le Grand Secret autour duquel tourne toute l'intrigue du livre de Dan Brown: le secret du Saint-Graal!

-Le Graal n'est pas une chose..., c'est une personne. C'est même Une femme! (...) c'est Marie-Madeleine! L'épouse du Christ!»

Et d'expliquer que loin d'être une prostituée, Marie-Madeleine était une femme de sang royal (Tribu de Benjamin), tout comme Jésus (Maison de David). D'où le mot Saint-Graal, déformation de Sang Réal ou Sang Royal. Le grand secret du Saint-Graal est donc celui de la descendance royale de Jésus et de Marie-Madeleine! Tout simplement!

On peut penser que sa révélation, si elle était appuyée par de sérieux arguments scientifiques et historiques, serait un cauchemar pour l'Eglise, pour le Vatican. Car elle remettrait en cause la supériorité de l'homme sur la femme, le célibat des prêtres, et même la divinité de Jésus!

Eh bien, non, non. Il y a belle lurette que des études, très sérieuses, très nombreuses, ont été publiées sur la biographie de Jésus. Elles reposent notamment sur des textes authentiques tels que les manuscrits coptes de Nag Hammadi (Haute Egypte), trouvés dans les années 40 du siècle dernier. Mais voilà, ces découvertes n'ont rien changé à rien. Ni le Vatican, ni les Eglises protestantes, ni les Orthodoxes, personne d'ailleurs ne s'en est ému: la Foi en certains documents l'aura emporté sur l'Histoire issue d'autres documents. Exemple typique, ceci dit en passant: envers et contre tout, un dangereux fondamentalisme a continué de prospérer aux USA.

Personnellement, il y a longtemps que j'ai appris que le mariage de Jésus ne relève pas de la seule affabulation. Un argument, parmi d'autres: les disciples appellent Jésus Rabbi; or, selon la loi juive, un rabbin doit être marié. Cela, bien peu de gens le savent, et la plupart de ceux qui le savent n'y attachent aucune importance. Dès lors, et contrairement à la thèse centrale du roman de Dan Brown, la révélation du «Grand Secret» n'aurait rien d'une catastrophe. Pour un croyant, il importe peu que Jésus soit marié ou célibataire: ce n'est pas son état civil qui compte, mais bien sa doctrine...

L'auteur continue allègrement, mélangeant intrigues dramatiques et affirmations ésotérico-historiques. Il touche à tout, aux Mérovingiens, par exemple, dont la lignée se serait mêlée à la descendance de Jésus, comme cela se raconte chez les chercheurs qui s'intéressent à l'abbé Saunière... et aux énigmes de Rennes-le-Château. Oui, nous y voilà à nouveau, même si l'auteur ne prononce jamais le nom de ce célèbre petit patelin, on se demande bien pourquoi.

Le bouquin jouera avec le mot Rosslyn, ou Roslin, ou Rose Ligne. Ce sera «Rosslyn-Chapel», une chapelle des Templiers, en Ecosse, -chers Templiers! Ou bien «Roslin», repère de l'île d'Avalon, domaine du roi Arthur, -cher roi Arthur! Ou bien «Ligne de la Rose», la lignée de Marie-Madeleine, -chère Madame Jésus! Ou encore cette ligne de 135 petits disques de bronze marquant l'ancienne longitude-zéro sur certains trottoirs de Paris, du Sacré-Coeur à l'Observatoire: c'est la Rose-Ligne de Paris, celle qui traverse Saint-Sulpice, -chère église Saint-Sulpice!

Dans ce livre, on jouera également avec un texte énigmatique (un de plus!) de feu Jacques Saunière, Grand-Maître du Prieuré de Sion, trucidé par un agent de l'Opus Dei, avons-nous dit:

«Sous l'ancienne Roslin, le Saint-Graal nous attend

La lame et le calice la protègent du temps

Ouvragée avec art par les maîtres des maîtres

Sous la voûte étoilée enfin elle repose.»

Et notre héros Langdon, savant américain, arrivera au Louvre en suivant la ligne méridienne: «La lame, symbole masculin, pense-t-il, c'est la pyramide dans la grande cour. Le calice, symbole féminin, c'est la pyramide inversée, sous la place du Carrousel.» Et l'auteur de terminer: «Langdon comprenait enfin le véritable sens du poème de Saunière. Levant les yeux vers le ciel, il contempla à travers les losanges vitrés, la sublime voûte céleste piquetée d'étoiles (...). La quête du Graal prenait enfin son véritable sens: celui d'un pèlerinage dédié à Marie-Madeleine. Et d'un long périple qui s'achevait devant le reliquaire de la sainte proscrite. Soudain, submergé par une vénération immense, Robert Langdon tomba à genoux...»

Il avait compris, lui... Moi pas... Sorry!

Il semble bien que Dan Brown, l'auteur, se soit fortement inspiré d'un ouvrage remarquable, à caractère nettement historique. La rédaction en a demandé 12 années de travail, selon les auteurs eux-mêmes, lesquels sont: Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln. Il s'agit de «L'énigme sacrée» aux Editions Pygmalion, 1983. Son point de départ est l'énigme de Rennes-le-Château. Et son titre anglais, «The Holy Blood and the Holy Grail» (Le Saint Sang et le Saint-Graal), désigne clairement ce «Grand Secret» dont il est si souvent question dans le livre de Dan Brown.

Titre et sous-titre sont de la rédaction

(1) Sous le pseudonyme de DrAkakia, il a écrit pendant des années les «Chroniques du Pays de Zaïre».

© La Libre Belgique 2004

PIERRE-V. GROSJEAN