Opinions

Pauvre Wallonie. Pauvre démocratie. Disons le tout net, je ne connais pas M.Bernard Wesphael, député wallon. M.Wesphael est un parlementaire écologiste, membre d'un parti d'opposition. Dans un système parlementaire comme le nôtre, le gouvernement existe et se maintient grâce au soutien de la majorité des membres du Parlement. Dans une démocratie moderne, comme la nôtre, les partis règlent le plus souvent en leur sein la manière dont leurs élus voteront au Parlement. Aussi, ce n'est pas des élus de la majorité que l'on attend la vigilance publique la plus nette, l'attitude la plus critique à l'endroit du gouvernement. C'est au contraire exactement ce que le système attend de l'opposition. La vigilance. La critique. Et, bien évidemment, cette attitude critique, on l'attend dans les dossiers difficiles, controversés. C'est là que le contrôle externe, extérieur au gouvernement et à sa majorité, prend tout son sens. Que chacun, dans la majorité ou l'opposition, puisse espérer tirer de son attitude parlementaire un éventuel bénéfice électoral, qu'il cherche à médiatiser ses actes et opinions, voilà encore une conséquence naturelle de ce système qui trouve une garantie dans la publicité des débats et le relais de la presse.

Il se fait, hélas! que le dossier du Grand Prix de Francorchamps devient un sujet de préoccupation publique. On s'interroge sur les engagements de la Région, leur existence, leur étendue. La position du gouvernement, l'ancien, l'actuel, n'est pas claire, en tout cas pas assez claire, juge le Parlement, pour que l'opinion se contente de déclarations télévisées ou de réponses parlementaires habituelles. Le Parlement crée une commission. La majorité refuse de créer une commission d'enquête qui aurait, comme chacun sait, des pouvoirs assez comparables à ceux d'un juge d'instruction. Néanmoins, une commission connaîtra du dossier et des pièces sont mises à disposition des élus. Des documents doivent rester confidentiels. Un parlementaire de l'opposition estime que les pièces communiquées ne sont pas suffisantes. Il en demande d'autres avec insistance et amplification télévisée. Le président du gouvernement décide de les transmettre au Parlement. M.Wesphael demande s'il y a encore d'autres documents confidentiels. Et là, vient l'explosion. M.Westphael est un «minus». M.le ministre-président Di Rupo dit qu'il lui fait un «crapuleux procès d'intention» («La Meuse», 10 décembre, p.15), qu'il «déshonore la fonction de parlementaire» (ibidem, p.2); qu'il est «indigne de sa profession» de parlementaire («La Libre Belgique», 9 décembre, p.7).

M.Wesphael n'a peut-être pas eu le ton qui convenait? Les mots qui auraient plu? Peut-être les a-t-il mal choisis, en effet. C'est possible. Je n'étais pas là. C'est le fond de la réponse de M.le ministre-président qui me fait problème. En effet, qu'a fait M.Wesphael, sinon exactement ce que l'on attend d'un parlementaire, et tout particulièrement d'un parlementaire de l'opposition. Interroger le gouvernement et lui poser les questions qui ne plaisent pas, celles qui dérangent. C'est bien pour cela que la Constitution garantit une immunité à l'élu pour ses opinions et ses votes dans l'exercice de ses fonctions (Article 120). Et cela, M.le ministre-Président ne le tolère pas. Peut-être voulait-il tout simplement dire qu'il convenait, à son sens, que certains documents restent confidentiels mais ce n'est assurément pas la portée de sa réponse.

En démocratie, devrait-on faire confiance aux déclarations du gouvernement? Le sens du système parlementaire est bien que la «confiance» vient de la «majorité». Il n'est donc pas désobligeant, ni contraire à la déontologie qu'un membre de l'opposition pose une question impertinente, fasse preuve de «méfiance» à l'égard du gouvernement.

Et dans les circonstances de la cause, il semble même judicieux qu'un parlementaire de l'opposition ne fasse pas vite confiance. Ces circonstances sont graves. M.le ministre-Président favorise la rénovation de son parti, certes, mais il ne peut imposer à l'opposition d'éviter de se souvenir des déclarations télévisées de M.Jean-Marie Happart, élu du peuple, membre d'une société parapublique choisi par le parti de M.le ministre-Président, qui a déclaré avoir signé une convention publiée par la suite dans la presse, sans avoir pu comprendre, étant porte-plume du gouvernement. La confiance dans l'aptitude à assurer une gouvernance publique axée sur l'intérêt général n'est-elle pas au moins légitimement ébranlée aussi par les difficultés de gestion du logement social, récemment mises en évidence, accompagnées, peut-être, de détournements de fonds publics?

Il y a, dans le domaine de la Justice, un adage imposé par la Cour européenne des droits de l'homme, inspiré du droit anglais: «Justice must not only be done, it must also be seen to be done.» C'est-à-dire «La Justice ne doit pas seulement être rendue, elle doit aussi paraître juste.» Les apparences d'injustice suffisent à altérer une décision. Les apparences actuelles ne doivent-elles pas inviter les élus à la vigilance?

Dans le domaine de la gouvernance wallonne, si l'on s'en tient aux apparences, la confiance est ébranlée. Je prends quelques témoignages, tous au sud du pays. Un journaliste politique, M.Pierre Bouillon écrit dans «Le Soir» du week-end dernier: «L'argument égo-indépendantiste flamand repose sur ceci: le sud est pauvre, mal géré et nous coûte. Et qu'est-ce que la Wallonie répond à cela? Elle offre pour l'heure la caricature d'une région qui patine, enlisée dans ses comportements bananiers» (il développe ensuite le point en se référant à la Carolo, au circuit, au lobbying, «Le Soir», 10-11 décembre, p.4). Un humoriste ensuite, M.Raoul Reyers, traitant d'un petit guide à l'usage de candidats réfugiés découvreurs de la Belgique: «S'ils choisissent la Wallonie, ils ne seront pas vraiment déçus puisque, comme dans leur pays d'origine, ils seront guidés par un ministre-Président autoproclamé. Déjà la confiance est de mise. Ils auront vite compris que la magouille et la corruption sont les mamelles de leur terre d'accueil, presque tout comme chez eux puisqu'on a toujours fait comme ça aussi.» («La Libre», 10-11 décembre). Propos d'humoriste, caricaturaux, certes. Je ne mets pas en doute le caractère démocratique de l'élection de M.le ministre-Président, présenté et élu par une majorité d'élus wallons. C'est la finale de ce trait d'humour, la part d'opinion publique qu'il véhicule qui font mal au Wallon démocrate, respectueux de l'Etat de droit. Je me réfère enfin au courrier des lecteurs du «Vif-L'Express» de ce 9 décembre (p.103). Voilà l'ambiance. Rumeurs, exagérations, peut-être. Je l'espère même. Mais ce climat est celui-là, ici et maintenant, dans lequel M.Wesphael, membre élu d'un parti démocratique, pose une question au gouvernement wallon.J'ai la chance de connaître plusieurs membres du gouvernement, de tous bords. Femmes et hommes de bonne foi. Le dire ne suffit pas. La démocratie représentative ne se contente pas de déclarations, elle permet, je dis qu'elle exige, que le Parlement vérifie ce que le gouvernement fait et dit.

Non, M.Wesphael, vous n'êtes pas un minus.

© La Libre Belgique 2005