Opinions
Une opinion du Lieutenant-général en retraite Francis Briquemont. 


Soit la France et l’Allemagne parviennent à proposer et à fédérer autour d’un grand projet de politique et de défense européen. Soit les Européens restent des "compléments" des Etats-Unis qui appliquent la règle du "America First".


L’Union européenne (UE) peut-elle aujourd’hui concevoir une politique de défense et de sécurité indépendante ? Au dernier sommet de l’Otan, l’imprévisible stratège-twitteriste Donald Trump est venu sommer les responsables de quelques pays membres du club (endormis depuis longtemps sous l’illusoire parapluie nucléaire américain) de consacrer immédiatement 2 % de leur produit intérieur brut (BIP) à leur défense; message reçu avec plus ou moins de philosophie de ce côté de l’Atlantique. Pour la Belgique, ce sera sans doute un immédiat à long terme !

Avec le délicat diplomate qu’est Donald Trump, les Européens réalisent avec beaucoup de retard que la géopolitique, comme toute stratégie d’ailleurs, est le fruit d’une appréciation continue de rapports de force confrontés à la géographie. Cette appréciation se fait sans états d’âme avec comme seul objectif la défense d’intérêts dits vitaux. Les erreurs d’appréciation se paient tôt ou tard et la première est de croire qu’une situation géopolitique est figée pour de longues années.

La stratégie des USA depuis un siècle

Au cours de ma carrière, le slogan politique et militaire que j’ai le plus entendu à ce propos est "sans les Américains, on ne peut rien faire". A force de répéter que quelque chose est impossible, cela vous dispense évidemment d’imaginer un autre possible. Avant d’évoquer les erreurs des Etats membres de l’UE - l’UE politique n’existant pas - il est bon de rappeler en quelques mots certaines constantes de la stratégie des USA depuis maintenant plus d’un siècle et que Donald Trump applique sans vergogne :

1. Une conviction bien ancrée que les USA sont la nation pilote du monde et que ce qui est bon pour eux est bon pour tous.

2. Pour atteindre cet objectif, les USA doivent contrôler les deux océans Pacifique et Atlantique.

3. Quelles que soient les alliances - ad hoc ou autres, inclus l’Otan - les USA appliquent la règle du "America First" (l’Amérique d’abord). Donald Trump n’invente rien. L’historien anglais J. Charmley écrit que le général Eisenhower a bien défini ce concept : "Il n’y a qu’un seul angle pour aborder un problème international : celui de l’Amérique d’abord (1)."

4. Depuis 1945, affaiblir l’URSS d'abord, la Russie depuis 1990.

5. S’opposer à toute construction d’une Europe fédérale unie; en 1942(!), le géopoliticien américain N.J. Spykman écrivait déjà : "Une Europe fédérale unie deviendrait si forte qu’elle mettrait en danger notre mainmise sur l’Atlantique et notre position dominante dans le monde occidental (2)."

Bien avant 1990, les responsables politiques européens auraient déjà dû lire avec attention le livre du général (US) M. Taylor "The uncertain trumpet" paru en 1960, et se demander si l’Europe ne devait pas faire quelque chose pour ne pas dépendre exclusivement des USA. Un seul l’a compris en Europe : de Gaulle. Bref, de génération en génération, les politiques, les diplomates et… les militaires (presque tous) ont répété "sans les Américains, on ne peut rien faire"; sont devenus de plus en plus atlantistes, et ont confié leur sécurité aux seuls Américains. Ils ne doivent donc pas être étonnés de voir les Américains appliquer avec constance : "America First".

Lucidité d’Angela Merkel

Récemment, Angela Merkel constatait que l’on ne pouvait plus faire confiance totalement aux USA et que, par conséquence, l’UE devrait davantage compter sur elle-même et faire quelque chose dans le domaine de la défense; mais quoi ? Elle est le premier dirigeant allemand qui dit que l’alliance avec les USA est incertaine. Emmanuel Macron a compris, en bon arrière petit-fils spirituel du général de Gaulle, qu’en stratégie, il ne fallait pas (trop) dépendre des autres. En fait, en matière de défense, notre devise : "l’Union fait la force", serait donc celle qu’il faudrait appliquer au niveau de l’UE.

Le problème majeur est : l’UE en a ou en aura-t-elle la volonté politique et… les moyens ? La réponse en 2018 est évidemment non. L’historien anglais E.J. Hobsbaum, en 1994, dans ses perspectives pour le nouveau millénaire écrivait entre autres : "Quel est le statut politique international de la nouvelle UE qui aspire à une ligne politique commune, mais s’avère spectaculairement incapable ne fût-ce que de faire semblant d’en avoir une, excepté dans le domaine économique ?"

Difficile de dire qui est prêt à accompagner concrètement Emmanuel Macron dans ses efforts pour rendre l’UE enfin maîtresse de son destin mais cela implique bien sûr de disposer de moyens militaires indépendants.

Les erreurs de l’Europe

Le moins que l’on puisse dire est que la situation politique au sein de l’UE n’est guère favorable à la réalisation d’un tel projet. L’UE, c’est-à-dire les Etats de l’UE, paie tout d’abord une série d’erreurs majeures.

1. Une confiance totale en les USA, acceptées d’ailleurs avec enthousiasme par de nombreux politiques tout heureux de se débarrasser d’un problème qu’il n’est ni agréable ni facile d’expliquer à des opinions publiques convaincues que la paix en Europe est devenue un droit acquis.

2. Les Européens n’ont pas compris que l’effondrement de l’URSS en 1989, bien perçu par Hélène Carrère d’Encausse dès la fin des années 1970 (4), impliquait d’emblée un changement d’attitude vis-à-vis de la nouvelle Russie et non pas un suivi de cette constante de la politique extérieure des USA; un affaiblissement qui a même tourné en une humiliation de la Russie à la fin du XXe siècle.

3. L’élargissement de l’UE à tous les Etats de l’Est européen sans son approfondissement préalable, avec toutes les conséquences que l’on constate aujourd’hui. En stratégie, l’émotionnel est à éviter !

4. Que diable est allée faire l’UE dans cette galère qu’étaient l’Ukraine et déjà la Géorgie, ou encore la Moldavie, en croyant que Vladimir Poutine n’allait pas réagir.

Un vœu pieux ?

Par-dessus tout cela, l’UE vit en ce début de siècle une déferlante de populisme et d’euroscepticisme qui affaiblissent les gouvernements européens et paralysent petit à petit l’action de la Commission européenne.

Parler maintenant de défense européenne, et imaginer que les Vingt-sept puissent élaborer ensemble une stratégie de la défense et de sécurité cohérente et indépendante est pour l’instant du "wishful thinking" ou un vœu pieux. Si la France et l’Allemagne ne parviennent pas à proposer un grand projet de politique et de défense européen et à dire aux autres : qui nous accompagne - et ce, sans note de bas de page pour en faire le minimum - il est inutile de croire que les Européens - France exceptée car puissance nucléaire - puissent être autre chose que des "compléments" plus ou moins sérieux des Américains. Ce ne sont pas la constitution de quelques petites unités opérationnelles ou la collaboration entre certains pays pour développer quelques armements ou équipements - resucées des anciens GEIP (5) (années 80) ou déjà Eurogroup (années 70)- qui modifieront demain l’état de dépendance des Européens vis-à-vis des USA au sein de l’Otan.

Pourquoi pas, diront certains et même beaucoup ? Mais alors que les Européens cessent de se gargariser de mots comme "Europe politique" ou "Europe de la défense".

(1) John Charmley "Churchill’s Grand Alliance" Aux éditions Ed. Hodder and Stoughton. Londres. 1995. p. 238

(2) Cité par R.D. Kaplan dans "La Revanche de la géographie", aux éditions du Toucan, 2014, p. 168.

(3) E. J. Hobsbaum : "L’Age des extrêmes - Histoire du court XXe siècle" aux éditions Complexe. 1999.

(4) H. Carrère d’Encausse, "L’Empire éclaté", aux éditions Fayard 1978.

(5) GEIP : Groupement européen indépendant des programmes.