Opinions
Une opinion de Paul Forget, coursier Deliveroo et étudiant en droit à l'UCL.


Prochainement payés à la course, les "bikers" de Deliveroo qui n’auraient aucune commande à livrer pourraient "travailler"… pour rien. Une seule solution : démissionner.

Les coursiers Deliveroo, vous les avez certainement déjà vus sur leur vélo, se préparant à livrer des repas, pressés et pas toujours respectueux du code de la route, mais aux allures finalement sympathiques. Qui ne céderait pas au côté innovant d’un repas de son restaurant préféré, livré à domicile pour moins de cinq euros, dans la demi-heure, et à vélo, moyen de transport vert, s’il vous plaît ? En plus, cela fait travailler les jeunes, plusieurs milliers étant connectés à la plateforme. Et ils font même du sport pour l’occasion.

Mais la décision, rendue publique mercredi, de payer les coursiers à la course et de ne leur offrir que des contrats de travail indépendant fait apparaître la plateforme sous un jour beaucoup plus sombre. Lancée dans le Plat Pays en 2015 et profitant de la faillite de Take Eat Easy pour asseoir sa croissance, Deliveroo promet au départ une situation intéressante pour des jeunes sans formation à la recherche d’une rentrée financière. Vous n’avez besoin que de deux choses : un téléphone et un vélo, pas même d’un curriculum vitae, et vous êtes engagé dans la demi-heure. Vous serez payé près de 10 € de l’heure, avec des bonus si vous réalisez au moins quatre livraisons à l’heure. Pas besoin non plus de faire de grandes distances, les villes sont quadrillées par zones (à peu près deux communes bruxelloises par zone) et vous ne quitterez pas votre zone, enfin normalement : ça dépendra des besoins. Les responsables connaissent bien les codes de communication, sont jeunes, sympathiques, le tutoiement est la règle, et de nombreux anglicismes (bikers, shifts…) sont en usage, apparus en réalité en France pour éviter des mots (coursiers, temps de travail) qui feraient tomber le travail sous qualification de travail salarié et non de travail indépendant, beaucoup plus intéressant fiscalement pour la plateforme.

Après tout… ça marche

Deliveroo avait besoin de rassurer pour émerger. De rassurer les anciens coursiers de Take Eat Easy, en particulier, qui avaient essuyé la faillite de la plateforme belge en passant après les autres créanciers et en n’étant jamais payés de l’été 2016 - été dont ils se souviendront. Deliveroo propose donc un système innovant : passer par un intermédiaire, Smart (initialement une coopérative destinée aux artistes), chargé à la fois de signer les contrats de travail, assurer le livreur d’une RC et assurance accidents de travail, le rémunérer toutes les deux semaines et de disposer d’un fond de paiement des salaires en cas de faillite. Le système n’est pas parfait, mais tient la route : c’est un travail précaire puisque le coursier ne signe que des contrats de travail d’environ trois heures, sans garantie qu’ils soient renouvelés, sans compter que les frais d’achat de téléphone et de vélo sont à la charge du coursier. Mais enfin, après tout, ça marche… Et il est promis à ces jeunes que leur avis a de l’importance, qu’on les consulte et qu’ils sont écoutés. Soit.

Pourtant, assez rapidement, Deliveroo impose de plus en plus de choses à ces jeunes sans expérience ni qualifications. Sous couvert de flexibilité de la plateforme, ce sont les coursiers qui sont rendus flexibles qu’ils le veuillent ou non. Ils sont priés de postuler trois semaines à l’avance aux heures auxquelles ils seront disponibles et seront engagés, pour des contrats de trois heures, au gré des besoins. S’ils doivent rester disponibles, ils n’auront pourtant aucune garantie de travailler plus ou moins d’une semaine à l’autre, ni même de travailler tout court, s’ils ne sont pas assez rapides, que les commandes arrivent trop souvent froides ou que les soupes ont débordé en roulant sur les pavés dans le centre-ville de Bruxelles… Dans le même temps, de nombreux coursiers supplémentaires sont engagés, à tel point qu’il devient de plus en plus difficile de travailler "quand on veut".

La colère des coursiers

Cela continue malgré tout de fonctionner et à quelques semaines d’intervalle ont lieu deux événements : Deliveroo passe au paiement à la course en France, rencontrant la colère de nombreux coursiers, et le service à la clientèle, qui est aussi celui des coursiers, est délocalisé à Madagascar et fusionné avec le service français. Un souci d’efficacité disent-ils. Pas pour les coursiers en tout cas : désormais ils devront s’adresser à Deliveroo par messagerie instantanée, pas toujours instantanée d’ailleurs, en particulier en cas de problème imprévu, comme une adresse de livraison inexistante, et supporter les réponses logiquement pas toujours adéquates d’un service aussi éloigné géographiquement.

© Philippe Joisson

Il était évidemment prévisible que si Deliveroo Belgium et Deliveroo France fusionnaient dans les faits, il en serait de même du point de vue des conditions de travail. Et voilà que cela a été annoncé mercredi. D’abord par SMart, dans l’après-midi, regrettant évidemment la fin de la coopération qui l’unissait avec Deliveroo, puis par Deliveroo, dans la soirée. Et quelle est donc cette nouvelle rémunération à la course ? Elle est de 7,25 € par course pour les indépendants, et de 5 € par course pour les étudiants-indépendants, avec des bonus spécifiques si les courses sont nombreuses (c’était déjà le cas) et une rémunération spécifique en cas de "commandes doubles" (deux repas sont livrés du même restaurant vers deux clients). Une course prend en moyenne une demi-heure, mais c’est sans compter les nombreux aléas : l’attente dépasse régulièrement les vingt minutes au restaurant, la course approchant donc davantage les trois quarts d’heure que la demi-heure. Et il n’y a pas toujours deux courses par heure et par coursier dans une zone. Elles sont bien plus nombreuses à Ixelles et dans le centre qu’à Jette par exemple. Jeudi matin, un coursier indiquait sur la plateforme de messagerie instantanée entre livreurs bruxellois n’avoir été sollicité pour aucune course sur les trois heures et demie entre 8 h du matin et 11 h 30. Avec le nouveau système, en pareille situation, il devra se rendre entièrement disponible pour livrer, mais ne livrera pas et ne sera pas payé. Pourtant Deliveroo se paie bien sur les livraisons. La course n’est pas seulement payée par le client ; une commission de 25 % est réclamée aux restaurateurs sur le prix des plats pour en assurer la livraison. Ce n’est pas rien tout de même et le client n’en est pas informé lorsqu’il réalise sa commande.

Un conseil : démissionnez

Dans de telles conditions, on penserait naturellement que les démissions seront massives. Mais Deliveroo a plus d’un tour dans son sac : en s’assurant d’avoir trop de coursiers, elle a prévu depuis longtemps cette hypothèse et peut largement se permettre les démissions. Quelques irréductibles aussi ont encore confiance en cette plateforme jeune et attractive. Par ailleurs, en engageant des jeunes sans qualifications ni expérience professionnelle, elle s’est assurée d’avoir avec elle ces jeunes, dépendants d’un emploi coûte que coûte, ayant peu d’espoir de trouver un autre job. C’est pourtant ce qu’il faut leur conseiller. Deliveroo a eu au moins cet avantage de constituer pour eux une expérience professionnelle. Avoir travaillé pour la plateforme prouve leur ponctualité et leur capacité à faire face à des imprévus et à les résoudre rapidement. Ils ont jusqu’à fin janvier pour continuer à travailler dans des conditions décentes. Souhaitons leur bon vent !