Opinions

Une opinion de Régis Dandoy, politologue, chercheur à l’UCL et professeur invité à l’ULB.


Si vous demandez à votre voisin(e) ou à votre collègue de nommer les ministres qui ont quitté l’un ou l’autre gouvernement en avril 2016, il est plus que probable qu’il ou elle va vous en citer trois : Joëlle Milquet, Jacqueline Galant et Annemie Turtelboom. Leurs démissions ont déchaîné les passions et ont tenu en haleine de nombreux médias belges. Mais la réalité est encore plus complexe. Ils sont ainsi cinq à avoir quitté leurs portefeuilles ministériels dans cette période, parfois loin des caméras de télévision.

Pour ceux qui en doutaient encore, les dernières semaines l’ont confirmé : être ministre en Belgique, ce n’est pas un emploi de tout repos. Il est déjà difficile d’être sélectionné pour entrer dans un gouvernement, mais c’est encore pire quand il s’agit d’y rester. Bien entendu, certains font le choix de quitter le gouvernement de leur plein gré, que cela soit pour des raisons de santé ou pour occuper une fonction estimée plus valorisante à un autre niveau de pouvoir. Il arrive aussi que des ennuis judiciaires ou des scandales de diverse nature rattrapent les ministres et les poussent naturellement à la démission, à l’instar de Joëlle Milquet.

Mais la grande majorité des ministres souhaitent le rester, au moins jusqu’à la fin de la législature. Dans ces cas-là, le rôle du président de parti (et/ou du premier ministre lorsqu’il s’agit d’un(e) ministre de son parti) est primordial. La première qualité pour rester ministre, ce n’est pas l’expérience, l’intelligence politique, la diplomatie, ou encore la présence médiatique. Pour rester ministre, il faut être soutenu par son ou sa président(e) de parti. Lorsqu’un(e) ministre perd la confiance du chef de son parti, il ou elle se retrouve directement sur un siège éjectable. Les aventures de Jacqueline Galant et d’Annemie Turtelboom démontrent qu’on peut commettre des erreurs ou des approximations pendant des semaines ou des mois sans vaciller. Perdez la confiance de votre président(e) de parti et vous pouvez dire adieu à votre portefeuille ministériel.

Car, en Belgique, les ministres démissionnent rarement, ils sont en réalité démissionnés. D’ailleurs, ça se remarque lorsqu’ils sont remplacés : l’annonce publique de leur remplaçants se fait souvent quelques heures après celle de la démission. Dans certains cas, c’est fait simultanément lors de la même conférence de presse. Car perdre la confiance dans son ou sa ministre, ça ne se fait pas du jour au lendemain. La confiance s’étiole petit-à-petit et les idées de remaniement ministériel commencent à germer dans la tête du ou la président(e) de parti. Et remplacer un(e) ministre, ça ne s’improvise pas non plus. Il faut évaluer les différents candidat(e)s, réfléchir aux stratégies à court et moyen termes et sonder les différentes forces du sein du parti. S’il a fallu deux jours pour annoncer le remplaçant de Jacqueline Galant, celui d’Annemie Turtelboom a été divulgué après quelques heures. A contrario, le remplacement de Joëlle Milquet prouve que, lorsque le ou la président(e) de parti est pris de court, il faut parfois près d’une semaine pour remplacer un(e) ministre qui bénéficiait de la confiance de son leader.

Mais bien faire son boulot et être soutenu(e) par son ou sa président(e) de parti ne suffit pas. Le ou la ministre est parfois la victime indirecte de ces remaniements. Ce fut le cas de René Collin. Le remplacement de Joëlle Milquet nécessitait de rebattre les cartes humanistes dans le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles. Bien que non déméritant dans son portefeuille ministériel, il a été le dommage collatéral nécessaire afin de restaurer l’équilibre au sein du gouvernement. Fort heureusement, René Collin était par ailleurs ministre au gouvernement wallon et a pu ainsi se reconcentrer sur ce niveau de pouvoir. La démission d’Annemie Turtelboom a également fait une autre victime – probablement consentante – dans les rangs de l’Open Vld. Bart Tommelein a été démissionné de son poste de secrétaire d’état fédéral pour remplacer la ministre régionale flamande. Dans ce cas-ci, il s’agit d’un remaniement du fédéral vers le régional et déjà de la troisième démission ministérielle depuis l’entrée en fonction du gouvernement Michel. Dans ces deux cas (Collin et Tommelein), la décision a été prise par le sommet du parti et le point de vue des intéressés n’a eu que peu de poids dans la décision finale.

On le voit, les ministres sont sur des sièges éjectables. Si devenir ministre peut souvent constituer le pinacle d’une carrière politique, être un ministre discipliné, besogneux et compétent ne prémunit pas contre les aléas de la vie gouvernementale. Le ou la président(e) de parti obéit à des logiques partisanes qui dépassent les ambitions individuelles des ministres. Pour autant qu’un remaniement s’impose pour répondre aux objectifs à court et à moyen termes du parti, son leader peut ainsi démissionner ses ministres en un tour de main. Un(e) ministre n’est en réalité qu’un pion sacrifiable dans une partie d’échecs qui le dépasse et sur laquelle il ou elle n’a que peu de prise.