Opinions

Une carte blanche d’une enseignante sans emploi qui préfère rester anonyme par "peur que cela nuise à mon statut, déjà fragile".

Il y a 10 ans, j’obtenais mon diplôme d’institutrice primaire. J’étais prête à enseigner partout et j’écoutais avec distance ces autres qui disaient : "Après une dizaine d’année, certains enseignants arrêtent tout, pour se reconvertir". Je ne me suis pas demandée pourquoi ils arrêtaient ni ce qu’ils allaient faire ensuite. J’avais besoin de rêver, de me lancer.

J’ai enseigné ça et là, me calquant sur les collègues, essayant de faire comme "elles" – le "il" n’étant pas majoritaire - car un fossé venait se mettre entre mes études et le réel : le terrain. J’ai enseigné "en faisant comme"… en étant tantôt titulaire, tantôt polyvalente, maître d’adaptation, tantôt maître d’éducation aux médias, multimédias dans l’enseignement ordinaire, le spécialisé, le "dit actif" et l’actif où mon cœur est resté. La plupart du temps, chacun est dans sa case et fait sa popote : "Débrouille-toi !" est le maître-mot. Je peux donc faire comme je l’entends, mais si ma collègue du même cycle donne des devoirs, je dois en donner. Si elle utilise des manuels, je dois le faire aussi mais, par contre, la cohérence entre cycles, euh… Ça, on verra plus tard ! Souvent, j’ai attendu la direction qui m’épaulerait, viendrait me voir en classe, non pas pour me noter, mais pour me guider… Elle n’est pas souvent venue. Et pourtant il existe certains enseignants et acteurs de l’école, trop peu nombreux, qui ont choisi de casser les murs et de créer des ponts entre eux pour construire ensemble.

Qui se souviendra de ces 10 années que j’ai passées dans l’enseignement ? Le clavier de mon PC portable privé qui est devenu bien gras d’avoir vu passer toutes les mains des enfants d’une de mes classes ? Les tableaux à la craie, qui ont fini par être résistants à l’eau (eau qu’il n’y avait pas en classe dans certains cas) ? Ces enseignants que je venais "épauler" avec un poste en adaptation (aide) et qui me laissaient poireauter pendant qu’ils déversaient, durant l’heure entière, leur flot de paroles à 32 enfants assis – plus ou moins – obéissants ? Ceux qui m’envoyaient pendant une heure faire des photocopies, plastifier des jolis sets de tables pour la fête des mères, mais qui, à côté de ça, mettaient chaque jour à la porte le même enfant parce qu’il sabotait les activités de lecture ? (Héhoo, Je suis là !!!) Les élèves de 4ème de l’Ecole Y qui ont vu débarquer une « nouvelle prof » qui ne les connaissait pas, en juin, juste pour leur faire passer des diocésains, en plus des "examens d’école" ? Mon téléphone privé qui appelle à 12h la logopède de Harry, à 16h la neuropsy d’Hermione et à 21h la psy de Ron ? Peut-être que le logopède de l’école Z va se souvenir de mes nombreux mails et coups de téléphone : "Allo, Merlin, je suis désolée, mais j’ai l’impression qu’il faudrait aussi faire passer un testing à Arthur. Je pense qu’il est dyscalculique. Oui, je sais, c’est le 5ème en deux mois que je t’envoie (attends de voir la suite)" ?

Qui va se souvenir des mercredis après-midis que j’ai passés à l’école à penser une activité qui soit adaptée à la dyslexie d’Alexandra, à l’hyperactivité de Sami… ? Des week-ends où j’abandonne les amis, la famille, pour aller bosser, boules Quies dans les oreilles, pendant que les autres vont se promener ? Des vacances scolaires où je tombe malade (bien sûr, c’est la règle pour un instit) et où je me bourre de Paracétamol pour pouvoir quand même découper la centaine de petites cartes pour mon jeu sur les nombres décimaux du lundi de la rentrée ?

Est-ce qu’ils vont s’en souvenir mes propres enfants qui demandent à leur maman pour faire des crêpes à la chandeleur et qui ont en guise de réponse un "NON" ferme et définitif pendant que le "OUI" pleure, bâillonné de l’autre côté du masque ? Ou mon mari qui me propose de l’aider à poser le carrelage pendant la sieste des enfants et mon ordinateur qui crie, la gueule ouverte "VIENS T’OCCUPER DU DOSSIER DE KARIMA ET THEO" ? Parce que, savez-vous que si je ne fais pas tout ça, je ne suis pas une bonne prof ! (Et que dit la bonne mère alors ?)

Avant de me souvenir des enseignants fatigués, je me souviens des guerrières que j’ai pu croiser : des enseignantes incroyables qui se donnent corps et âme pour le job, jusqu’à pisser dans l’évier de leur classe un dimanche de vacances parce que les toilettes sont restées fermées.

Je crache sur les blagues concernant les instits qui ne foutent rien et qui n’ont que des vacances, autant que je vomis les blagues "racistes" ou celles sur les blondes.

Voilà 10 ans que je suis intérimaire mais j’ai travaillé sans cesse enchainant ces intérims : je suis passée par 11 écoles différentes à cause, entre autres, de ce système de nominations hors réalité. Non, ce n’est pas parce que j’ai plus de 10 intérims écrits sur mon CV que je ne vaux rien et que je ne suis pas fiable. Ayant été malade seulement 11 jours ouvrables en 10 ans, je crois ne pas devoir plus me justifier et me considère "simplement" idéaliste.

Depuis deux semaines, me voilà sans emploi, parce que la merveilleuse institutrice que je remplaçais revient là où elle doit être et que je la comprends. Aujourd’hui, je me sens fatiguée. Je n’ai plus envie ! Je me mettrais bien en "burn-out", il paraît que c’est à la mode. Ah oui, mais non, pour être en burn-out, il faut avoir un employé et donc être nommée. Moi, je ne suis pas nommée, pas de chance ! Je prendrais bien un congé parental ?! Non, c’est pareil, je n’y ai pas droit malgré mon activité professionnelle constante ces 10 dernières années ! Un détachement pédagogique ? Tu ne comprends toujours pas ? Tu dois être NOMMEE ! Une pause carrière ?! … Une pause quoi ?

Bref, si je veux avoir un train de vie décent et quand même rapporter quelque chose à ma famille, je vais m’inscrire comme demandeuse d’emploi et voir défiler 10 annonces par jour pour des remplacements de 3 semaines (burn-out, congés de maternités…) ou des 1/4 temps à cumuler avec un 1/5 temps mais sans ajustement d’horaire possible, demander des allocations de chômage et prier, pour qu’en pénurie de profs, on ne m’appelle pas !