Opinions

Une opinion de plus de 400 directeurs d'écoles.


Les faits et les analyses convergent : l’école gagnera en efficacité si une plus grande autonomie est laissée aux établissements.

La succession de réformes et de nouveaux décrets produisent l’effet contraire. Les chefs d’établissement ne parviennent plus à dégager les marges d’autonomie indispensables; ils ne trouvent plus de temps pour manager les équipes, initier des projets, impulser des dynamiques de changement et stimuler individuellement et collectivement leurs enseignants à se fixer et poursuivre des objectifs de progression. La situation est dramatique !

C’est pourtant bien là l’enjeu des Plans de Pilotage, dont les premières vagues devront être élaborées pour la fin de cette année civile dans l’incertitude la plus complète. Ces plans devraient, en théorie, être soumis à l’appréciation et à l’évaluation de DCO (délégués aux contrats d’objectifs) dont le profil et la formation n’ont pas encore été déterminés. On nous demande de mettre une réforme en place sans structure bien définie. Il n’en reste pas moins que nous devrions rendre des comptes mais aussi préciser, pour chaque établissement, des objectifs spécifiques au service de six catégories d’objectifs de progression fixés par l’autorité publique. Il est impossible de définir dans cette nouvelle relation contractuelle avec le pouvoir subsidiant la marge de manœuvre qui sera la nôtre. En collaboration avec le SeGEC, nous sommes vigilants à ce que la distinction nette entre pouvoir régulateur et pouvoir opérateur par la création d’une personnalité juridique propre au réseau officiel WBE devienne bien effective. Elle constitue une condition sine qua non à la contractualisation des plans de pilotage. Nous sommes également attentifs aux modalités de désignation des futurs DCO. Enfin, nous ne transigerons pas sur notre détermination à préserver, à travers ces Plans de pilotage, l’identité de nos écoles.

Tout cela, sans compter que nous devons continuer à mettre en œuvre une série de réformes et de décrets, dont le nombre et la fréquence n’ont cessé de croître ces dernières années et qui présentent le double défaut de ne pas être finalisés dans leur préparation avant d’être mis en œuvre et de ne pas être évalués avant d’être pérennisés. Ce rythme n’est plus soutenable ! Nombre de nos collègues tombent en burn-out et le turn-over des équipes de direction n’a jamais été aussi inquiétant ! Certaines écoles doivent lancer un deuxième voire un troisième appel à candidatures pour espérer pourvoir les postes! De plus, ajoutons que, la fonction n’étant pas sécable, il est impossible actuellement d’alléger une fin de carrière sans savoir si, dans la mouvance actuelle, un critère de pénibilité quelconque sera accordé à notre métier. Parmi les réformes, citons, dans le désordre : les réformes incessantes du 1er degré, l’aménagement des grilles horaires des sections qualifiantes, la mise en place de la Certification par Unités (CPU) pour un nombre croissant d’options qualifiantes, l’application des programmes d’Éducation à la Philosophie et à la Citoyenneté (EPC), les dispositions en matière de protection de données à mettre en œuvre : règlement général de protection des données (RGPD) et, enfin, et non le moindre, le décret "Titres et fonctions" dont les mesures, certes louables dans un monde idéal, produisent et produiront des effets dévastateurs dans la conjoncture de pénurie grandissante qui perdurera dans les prochaines années dans l’enseignement.

Des efforts de plus en plus vains

Dès janvier 2017, nous avons dénoncé et nous dénonçons encore l’inapplicabilité, comme tel, de ce décret, dont nous ne contestons pas le bien-fondé. Si nous avons obtenu finalement un nombre appréciable d’assouplissements du texte de départ, nous continuons à en constater et à en déplorer les effets négatifs sur le terrain. D’aucuns continuent à contester notre demande répétée, dans ce dossier, d’un maximum d’autonomie et de confiance dans l’expertise et le bon sens des chefs d’établissement. L’application du décret aux seuls primo-engagements dès l’entrée en vigueur du décret aurait permis d’apporter plus de sérénité à une rentrée scolaire déjà bien énergivore en rassurant les membres du personnel ne détenant pas le titre requis pour la fonction qu’ils occupent depuis des années parfois et, grâce à cela, à confirmer et à préserver des équipes pédagogiques performantes. Une plus grande souplesse à l’engagement d’intérimaires nous aurait aidés à trouver des remplaçants, à leur proposer des contrats décents (qui ne portent pas seulement sur un emploi parfois très réduit) et, surtout, à garantir la continuité dans la prise en charge des classes. Nous nous sommes toujours fait un point d’honneur à réduire à la portion congrue les heures d’étude ou de licenciement des élèves faute de pouvoir remplacer les enseignants absents. Le décret "Titres et fonctions" rend nos efforts en ce sens de plus en plus vains d’autant plus dans le contexte de pénurie qui s’aggrave. Le 1er mars 2018, 3165 périodes étaient non attribuées dans les écoles libres secondaires. Les classes terminant cette année scolaire sans professeur dans certains cours vont grandissant. Voilà un vrai problème, prévisible depuis des années, conséquence d’une incurie politique à s’y atteler : gouverner n’est-ce pas prévoir ? Nous demandons donc à la Chambre de la Pénurie de faire preuve de souplesse dans l’engagement de candidats pour des périodes strictement limitées aux intérims et aux instances de prendre des mesures pour améliorer l’attractivité du métier d’enseignant.

Nous demandons une expertise

Le Pacte pour un enseignement d’excellence sort progressivement ses effets. Un des premiers sera certainement la mise en place d’un tronc commun, de la 3ème maternelle à la 3ème secondaire. Nous n’alimenterons pas ici le débat politique sur sa durée; nous ferons confiance aux spécialistes pour trancher cette question. Nous revendiquons, par contre, une expertise certaine dans la mise en œuvre concrète de cette réforme et nous espérons faire entendre notre voix sur les questions très pratiques du contenu des grilles horaires et de l’organisation des horaires hebdomadaires.

Il est question de promouvoir le travail collaboratif des enseignants ; nous nous en réjouissons. Mais là aussi, nous formulons le vœu que la mission qui nous sera confiée relèvera plus de l’interprétation libre et créative de cette intention (pas neuve pour beaucoup d’entre nous) que du contrôle de son application mécanique et bureaucratique.

Plus de moyens

Enfin, nous tenons à rappeler qu’il n’y a pas d’autonomie sans moyens et sans souplesse dans l’utilisation de ceux-ci. Nous ne pouvons pas imaginer que les différentes réformes à venir soient financées par une réduction des moyens accordés aux écoles et, particulièrement, du NTPP qui leur est alloué. Nous attendons également de pouvoir gérer celui-ci avec moins de contraintes et de limitations (pourcentage affectable à la coordination pédagogique, taille des classes, …). Nous déplorons qu’en matière de ressources, les moyens alloués soient inversement proportionnels aux promesses sans cesse renouvelées. Cela fait 10 ans que les moyens nécessaires au financement des conseillers en prévention nous sont promis. Ce report incessant met les élèves et les membres du personnel en danger dans nos écoles tout en plaçant les Pouvoirs organisateurs face à des situations épineuses et les directions devant une charge encore plus ardue. La sécurité des personnes dans les écoles ne mérite-t-elle pas un traitement plus adéquat ou faut-il attendre une catastrophe pour que cela bouge?

Puisse cette intervention être comprise, non pas comme une expression corporatiste de chefs d’établissement pourtant totalement malmenés dans leur fonction, mais bien comme un cri d’alarme des premiers responsables de la progression de nos établissements qui vivent une énorme frustration de se voir dépossédés des moyens d’offrir un service de qualité dans la noble mission qui consiste à accompagner chaque jeune dans la construction de son projet de vie.


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