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Psychologue, psychothérapeute à la Clinique St Elisabeth à Uccle et au service de santé mentale Le Chien Vert à Woluwe-St-Pierre

Léo naît à 22 semaines de grossesse. Ses parents ne le verront pas. Ils nous confieront son corps que nous accompagnerons vers l'incinérateur de l'hôpital. Ann arrive à 23 semaines, trop vite, trop tôt pour être réanimée. Sa maman a senti son petit coeur battre dans sa main. Elle installe l'enfant dans un couffin de poupée en vue des funérailles mais aucun cimetière n'accepte de l'inhumer. La ténacité du papa permettra d'enterrer Ann en fosse commune. Puis il y a Julian, 19 semaines de gestation et un diagnostic de trisomie auquel les parents n'ont pu faire face. La maman demande si elle pourra le voir, le toucher, ce qu'on va en faire. L'équipe accompagne l'accouchement, présente le petit à ses parents. Ceux-ci le portent, le prénomment et le gardent près d'eux dans l'attente d'une inhumation. Deux semaines plus tard, aucune solution légale n'est trouvée.

Ces trois accouchements ont lieu dans ce moment particulier de la grossesse où la non-reconnaissance juridique du foetus semble faire écho à l'absence de terminologie médicale permettant de qualifier la mort foetale. A ce stade, si on ne parle plus de fausse couche, on ne parle pas encore de mort périnatale. Et si la date limite pour les IVG est largement dépassée, le foetus n'est pas encore constitué en personne juridique. Il ne peut être déclaré, ni mort, ni vivant en deçà du seuil de viabilité des 180 jours (6 mois de grossesse, 24 semaines de grossesse, 26 d'aménorrhée) fixé par la loi de 1848. En deçà de cette limite, il n'a ni statut, ni nom et ne figure pas à l'état civil. Son inhumation ou son incinération est donc impossible. Cet état l'assimile à du déchet anatomique et le destine à être incinéré avec les déchets hospitaliers. Destin si funeste qui pousse les parents de Julian à nous dire: `Mais regardez, c'est un enfant. On ne peut faire cela! Ne peut-on l'emporter pour l'enterrer dans notre jardin?´

Humanisation du foetus

Pour bien des parents, le foetus est déjà un enfant à qui ils prêtent forme humaine, parlent, qu'ils prénomment et lient à leurs projets. Les reportages sur la vie utérine, les progrès de l'imagerie médicale ont contribué à l'humanisation du foetus. Les équipes obstétricales accentuent ce mouvement en le photographiant, en présentant son corps aux parents et en prenant l'empreinte de ses pieds et mains. Un jour, j'ai dû transporter ces empreintes; c'était comme si j'étais la gardienne des grottes de Lascau, patrimoine de l'humanité! Ces traces lilliputiennes soulèvent ainsi intimement en chacun de nous des questions sur l'origine de la vie humaine et sa destinée. Elles nous mettent en lien direct avec la dimension du sacré. Impossible alors de considérer le foetus comme du déchet anatomique et de n'avoir aucun sens du rituel. A la clinique St Elisabeth, nous nous débrouillons pour accompagner de manière humaine ces enfants en puissance. Nous buttons néanmoins sur l'impossibilité à trouver un lieu d'incinération ou d'inhumation. En janvier 2002, nous lisions donc avec intérêt la proposition de loi de Mme De Bethune visant à réformer le statut de l'enfant mort-né. Ce projet tend à ramener à 140 jours l'acte de déclaration d'enfant sans vie (âge foetal de viabilité ramené à 20 semaines de grossesse), à donner le droit à un nom de famille et à un prénom dans la déclaration, à ce que le père non marié puisse reconnaître son enfant mort-né et à ce qu'on offre des garanties de traitement humain aux restes mortels (en créant notamment dans chaque cimetière communal une parcelle destinée à ces enfants).

Pas de travail de deuil

Ce projet reconnaît juridiquement le vécu de la perte, autorise une inscription dans la filiation de l'enfant mort et considère respectueusement le corps du foetus. On sait que le travail de deuil se trouve entravé lorsque ces trois conditions ne sont pas remplies. Témoin, ce couple venu me parler de leur enfant né quinze ans plus tôt. A l'époque, ils étaient rentrés chez eux comme si rien ne s'était passé. Ni rituel, ni condoléances, ni congé de maternité mais la terreur de revivre cela lors d'une deuxième grossesse et de multiples interrogations laissées en suspens. Le couple avait vécu dans l'ombre de cet accouchement jusqu'à la récente naissance du fils de leurs amis, un petit Félix maintenu en vie à 26 semaines. Cet événement leur a enfin permis de symboliser la perte de leur enfant et les effets de ce deuil non résolu sur leur destinée.

Modification de la loi?

Face à ces différentes situations, nous avons cherché à rendre décent le traitement des restes mortels du foetus, favorisant un rituel quand celui-ci s'avérait symboliquement nécessaire. Tandis que j'optais pour l'écriture d'un article sur ce sujet (1), Mark Favest, responsable pastoral, sollicitait les médias. Lors d'une récente émission en direct (`Ombusjan´, 16/01/03, VRT), il put interpeller Madame Leduc, sénatrice de la commission Justice, sur l'état d'avancement des débats. Celle-ci a assuré que ce point serait bientôt mis à l'agenda de la Commission. Nous savons que ce sujet n'est pas perçu comme prioritaire et qu'il n'est pas sans lourdeur administrative et financière (pensons à l'extension de la reconnaissance du congé de maternité et à l'octroi de la prime de naissance).

Ce débat lève de multiples questions de fond. Je relèverai une question relative à cet entre-deux qui subsiste entre le seuil légal de l'avortement et le nouveau seuil de viabilité proposé. Entre 12 et 20 semaines de grossesse, reste un vide de huit semaines. Devrons-nous encore considérer Julian comme déchet anatomique alors qu'il tombe déjà sous l'effet d'une interdiction d'avortement? Nous prenons le parti de dire que c'est chose impossible dès que nous avons été touchés par la trace d'humanité. Cette question rejoint le débat relatif au statut de produits dérivés du corps humain (dont celui des embryons). L'autre question renvoie à la prégnance du visuel dans notre société et au mythe de l'enfant roi qui s'y sont développés. Ne risquons-nous pas de verser dans le mythe du `beau foetus à tout prix´ en imposant à nos collègues et aux familles présentation du corps, photographies et empreintes sans plus nous questionner sur le sens de la démarche?

Les parents de Léo n'ont pas vu leur enfant. Ils en ont ainsi décidé avec l'accoucheuse. Plus qu'avec une image crue, ils sont partis avec des mots, une présence pour border le trou laissé par la perte de ce futur enfant. Alors légiférer, oui! Pas pour appliquer des protocoles de soins rigides, pas pour épargner aux soignants le temps de la réflexion,... mais pour leur permettre de s'engager singulièrement dans chaque histoire afin de rendre symbolisable l'humanité du foetus dès lors qu'il ne peut plus être pensé comme déchet anatomique.

(1) `Où vont les bébés qui n'en sont pas vraiment?´- `Destins de foetus, destin d'humanité´ à paraître dans le n°5 de la Revue Enfances-Adolescences chez De Boeck éditeur

Titre et sous-titre sont de la rédaction

© La Libre Belgique 2003