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Le combat pour la dignité est toujours légitime, mais par quels moyens le faire avancer? Prenons Rosa Parks, par exemple. Elle a prouvé que nous pouvons chacun infléchir l'histoire à notre niveau.

Chroniqueur

En cette fin d'année et à l'heure des bilans, revenons un moment sur Rosa Parks dont la mort a transformé sa vie en légende.

Il a été fort joliment dit qu'en restant assise dans un bus ségrégationniste, elle a permis à la communauté noire américaine de se lever. Cassons ce petit mythe infondé. Non, elle n'était pas seulement cette ménagère anonyme lasse de céder sa place aux Blancs, mais aussi, avec son mari, une militante de longue date de la Société pour l'avancement des gens de couleur, dont elle était secrétaire pour sa ville, Montgomery.

Cela ne diminue en rien ses mérites. Le premier est que par ce geste simple, elle a en quelques secondes donné une réponse courageuse à un vieux problème plus actuel que jamais, celui de la fin et des moyens. Le combat pour la dignité est toujours légitime, mais à quel moment, et par quels moyens concrets le faire avancer? Spartacus symbolise le combat contre l'esclavage. Il aurait peut-être gagné s'il s'était comporté en despote, mais il n'a pas voulu pervertir son combat. C'est l'hypothèse d'Arthur Koestler. Résultat: dix mille croix, de Rome à Capoue, pour autant d'esclaves en une répression abominable. Débat lancinant donc que celui du but légitime qui justifierait des moyens violents pour s'imposer. On connaît la réponse de Robespierre qui voyait dans la guillotine l'étendard sanglant des droits de l'homme. Et qui le tua. Napoléon était dans son sillon, quand il lançait ses fameux: «J'ai une rente de cent mille hommes... Une nuit de Paris me rendra mes pertes», et autres monstruosités. Il n'était pourtant pas dupe de lui-même, ajoutant que «la vanité est le moteur de toutes les révolutions. La liberté n'est qu'un prétexte». On sait comment l'idéal chrétien s'imposait sous l'Inquisition, et la religion communiste, celle de l'homme nouveau, se pervertit quasiment dès le début, avant même la création de l'URSS. Comment donc connecter le fil de l'Histoire avec la prise du progrès sans s'électrocuter?

La meilleure réponse arriva deux ans après le geste de Rosa, donnée par Albert Camus. Au cours d'une conférence tenue à la remise de son prix Nobel, un jeune indépendantiste l'apostropha violemment (et injustement car il dénonça la misère en Kabylie bien avant 1954) parce qu'il refusait d'approuver la lutte armée. Sa réplique est aussi célèbre qu'incomprise: «Je préférerai toujours ma mère à la justice.» On a parlé d'ambiguïté. A tort. Car pour Camus c'était simple: l'indépendance était juste dans son essence, mais pas forcément tous les moyens pour y arriver. Si le FNL déposait une bombe dans un marché, il pouvait, certes, percevoir l'intention du geste «révolutionnaire» en vue d'une justice globale supérieure, mais voilà: si l'engin devait faucher sa mère innocente, alors entre cette «justice»-là et sa mère, il préférait la survie de sa maman. Humanisme bêlant? Non: volonté de ne pas séparer la morale de la politique. L'abominable prise d'otage de Beslan où ce sont des mères qui ont vu leurs enfants assassinés sur l'autel de l'indépendance tchétchène lui donne pleinement raison.

On ne s'écarte pas ici de Rosa Parks. Car son mentor, Martin Luther King, faisait explicitement référence à Camus quand il décrivait (*) l'esprit de son mouvement pour les droits civiques: «Les moyens représentent l'idéal qui se forme, et la fin l'idéal qui s'accomplit. Entre les deux, il ne peut y avoir de contradiction.» Conclusion limpide: un but noble se trahit s'il utilise des moyens ignobles. Il est vain d'admirer des prophètes comme Gandhi, King, Mandela, et même, oui, ce ronchon de Soljenitsyne, si nous ne les imitons pas avant que cela ne glisse vers le noeud gordien de la violence. Gagner, ce n'est pas humilier l'autre, c'est lui rendre sa lumière perdue dans l'intérêt de tous.

Le second motif d'honorer la mémoire de Rosa Parks est qu'elle a prouvé que nous pouvons donc chacun, à notre simple niveau, infléchir l'histoire avec nos moyens, si faibles semblent-ils. C'est ce que firent les passagers du «quatrième avion» du onze septembre. Apprenant, via leurs portables, le sort qui les attendaient, ils se ruèrent sur les pirates et, chose admirable, cette option passa par un vote. Dans la foulée de Rosa, ils comprirent que chaque moment de notre vie peut devenir un carrefour existentiel où nous devons choisir entre le courage et la résignation. Quelle leçon!

Le comportement inverse est celui qu'on a pu observer jadis dans une émission de télé dite comique qui jetait à l'improviste des citoyens lambdas dans des situations impossibles: abus de faux policiers, harcèlements ostentatoires, humiliations, etc. Trop souvent, ils réagissaient avec une passivité blâmable car en démocratie non seulement on peut, mais on doit réagir face aux abus. Bien sûr, les piégeurs recueillaient l'assentiment des piégés pour le passage sur antenne. La dignité leur commandait de refuser. Hélas, oublieux du fait que, quand des gens stupides ont du succès, ils sont encore plus stupides, ils acceptèrent de se montrer tels qu'ils furent: peureux et passifs; mais si fiers de «passer à la télé». Ils ne titillèrent pas mes muscles zygomatiques, que du contraire même. A pleurer!

On cite souvent la première phrase des «Mémoires» de de Gaulle: «Longtemps, je me suis fait une certaine idée de la France.» Il faut insister sur la suite: «Je la vois debout, droite, et digne.» Tel est finalement le portrait de Rosa Parks, restant... assise.

Le meilleur voeu que l'on puisse s'adresser mutuellement est la promesse de l'imiter. Bien plus porteuse que celle d'arrêter de fumer ou de faire régime dès l'an neuf. Et nul doute que l'actualité serait alors moins sombre...

(*) In «Trompets of conscience», Harper and Row, 1967

© La Libre Belgique 2005