Opinions

La vision de la vie partagée aujourd'hui par la plupart de nos concitoyens m'évoque une longue avenue où l'on se croise et se dépasse. Cette avenue est traversée par quelques grands carrefours, qui donnent eux-mêmes accès à d'autres avenues du même type que la première. Ces carrefours symbolisent alors les choix importants que nous sommes tous amenés à faire.

L'espoir, pour beaucoup, est de bifurquer à chaque opportunité dans une avenue où circulent de plus belles voitures, bordée de plus grosses maisons, voire de luxueuses villas et de vitrines toujours plus aguichantes; d'autres passent une bonne partie de leur vie dans les avenues bordées de stades ou autres salles de spectacle, dans l'espoir de côtoyer de près ou de loin (1) les stars, souvent éphémères, du "show bizz" et du sport.

A bien y réfléchir, aux carrefours, certains attendent au feu rouge, tandis que les autres passent à la perpendiculaire : l'on se croise et souvent même l'on se bloque, de peur que l'autre puisse passer devant. Et si l'on ne s'est pas préalablement engagé sur la "bonne" bande d'accès, il est souvent trop tard... Le seul espoir alors est qu'au carrefour suivant l'on pourra faire un choix plus opportun.

Les accidents sont nombreux, les dégâts "collatéraux" quotidiens, les frustrations et le stress permanents.

Bien sûr, chaque avenue se termine par le précipice, le vide, la mort. Mais, à cela, personne ne songe ou plutôt, chacun s'échine à ne pas voir l'échéance, ou du moins à la reculer... Est-ce la crainte d'établir un bilan qui fait peur ?

Il existe toutefois d'autres visions de la vie. Personnellement, j'entrevois plutôt celle-ci à travers l'image, plus harmonieuse, d'avenues reliées par des ronds-points... Ici, il n'y a pas de feu rouge, peu de blocage; mais juste quelques petits triangles tracés sur la chaussée, pour rappeler à chacun qu'avant de s'engager, il est fait appel à son jugement et à son sens des responsabilités. Avant de s'avancer, il convient de respecter l'autre qui est déjà engagé, d'évaluer sa vitesse et la direction qu'il va prendre.

Au contraire du carrefour, le sens giratoire permet aussi à tous de cheminer dans le même sens, de cheminer ensemble, ne serait-ce que le temps d'un quart de tour. Puis, en toute liberté, chacun prend sa propre route, jusqu'au rond-point suivant. Et s'il y a hésitation sur la bonne destination à prendre, un ou deux tours de plus permettront certainement d'y voir plus clair...

L'important n'est plus nécessairement la direction que l'on va prendre, mais le fait d'être ensemble à ce rond-point précis, de partager, vivre quelque chose en commun et de prendre conscience de ce qui nous rassemble à cet endroit.

Malgré la résurgence des idéaux fascistes, notre société est, aujourd'hui plus que jamais, multiculturelle et hétérogène. De plus, il est heureux que la majorité des chrétiens, des laïques, des bouddhistes, des juifs et des musulmans (2) ont compris que nul ne peut prétendre détenir la vérité absolue. Il est heureux aussi que la quête spirituelle des individus supplante les querelles dogmatiques des institutions.

Mais pourquoi vouloir confiner l'affirmation de l'identité philosophique ou religieuse de chacun à la sphère privée de son existence. C'est un non-sens. En effet, tout être en cheminement spirituel vit un véritable processus de transformation. Celui-ci influencera sa pensée, mais aussi ses actes, ses relations avec autrui (son conjoint, ses enfants, ses amis, ses collègues, les inconnus qu'il rencontre, etc.), sa manière d'exercer sa profession,...

Non, l'affirmation de son identité propre, qu'elle soit communautaire, religieuse ou philosophique, n'implique pas nécessairement le repli sur soi, qui mène inexorablement à la décadence. Oui, l'identité, pour peu qu'elle soit affirmée avec pudeur, peut être une invitation à la découverte et à l'enrichissement mutuel. Par contre, une identité fondée sur le matérialisme, l'arrogance et l'égoïsme met en péril l'avenir de notre société. Dans une démocratie qui se dit évoluée, il appartient tout particulièrement aux responsables des différents courants, aux politiques, aux patrons, aux syndicalistes, aux leaders d'opinion et aux médias de prévenir et de combattre inlassablement l'ineptie des préjugés, qui finissent par générer violences, conflits, voire guerres. Dans les débats actuels relatifs, d'une part, à l'avenir même de notre royaume et, d'autre part, à la place de l'islam et à la participation des musulmans dans notre société, il faut espérer qu'émergeront des acteurs charismatiques capables d'inverser la tendance actuelle. Il est urgent de (ré)affirmer avec vigueur les valeurs fondamentales et communes à tous les hommes épris de paix, de liberté, de solidarité et d'adopter un ton beaucoup plus ferme et plus clair vis-à-vis des extrémistes et intégristes de tout poil, ainsi que vis-à-vis de ceux qui les soutiennent, qui gonflent les préjugés et alimentent la haine entre les individus et entre les communautés.

Pour reprendre l'image des ronds-points, attirons l'attention sur leur centre, sur ce qui symbolise le maître de l'ouvrage. Ainsi, à l'entrée d'une ville, le premier rond-point est souvent orné d'une oeuvre ou d'un ouvrage d'art évoquant la spécialité du coin. L'identité chrétienne se caractérise par l'amour, l'amour radical (3) de l'Autre, en particulier cet Autre vulnérable, blessé, laissé pour compte ou encore cet Autre avec lequel nous n'avons a priori pas beaucoup d'affinités, qui pense et vit différemment de nous, voire même qui ne nous apprécie guère !

Il nous appartient dès lors à nous, chrétiens d'aujourd'hui, de contribuer à bâtir des "ronds-points", où règnent l'harmonie, la paix et l'espérance; des "ronds-points" auxquels d'autres peuvent accéder de toutes parts, quelles que soient leurs origines, leurs convictions philosophiques ou religieuses, et surtout leurs incertitudes et leurs questionnements. Des "ronds-points", où l'on peut s'attarder jusqu'à l'éternité ou repartir librement vers une autre destination, enrichis mutuellement par le vécu, l'échange commun et l'espoir de cheminer à nouveau ensemble lors d'une prochaine rencontre.

La vision chrétienne de l'homme est nécessairement constructive et positive. Elle est fondée sur l'espérance.

(1) La téléréalité a certainement pour ambition de faire croire que n'importe quel quidam, pour peu qu'il soit un peu formé ou relooké, peut accéder à la gloire du "star system".

(2) Malheureusement, cette majorité de musulmans est trop silencieuse, inaudible et/ou ignorée par la plupart des médias.

(3) Pour utiliser un terme plus actuel, on parlera de "respect inconditionnel"; toute la profondeur du sens est donnée par l'adjectif.

Titre et sous-titre sont de la rédaction.

© La Libre Belgique 2006