Opinions Les partisans de l’économie informelle oublient que les réglementations ont une raison d’être : protéger les travailleurs,les consommateurs, l’environnement contre les abus du marché libre. Une opinion d'André Linard, ancien enseignant en économie du développement.



Pendant des années, j’ai étudié et enseigné l’économie du développement. Cette notion est née à propos des pays que l’on appelait "du tiers-monde" mais j’ai toujours défendu l’idée qu’elle s’applique aussi dans les économies dites développées. J’ai pu découvrir en théorie et sur le terrain une réalité qui, à mon avis, doit être prise en compte dans le débat sur les transports à Bruxelles : l’économie dite informelle.

Dans pratiquement tous les pays en développement, un pan parfois important de l’économie se réalise en dehors de toute règle et de toute formalisation. Il n’y a ni registre de commerce, ni déclaration quelconque, ni démarche administrative, ni déclaration de revenus, ni comptabilité, ni impôts… D’où son nom : l’économie informelle. Pour bon nombre de personnes impliquées (des micro-entrepreneurs individuels), cette forme d’économie est une condition de survie. Mais il est fréquent de la voir mise en œuvre à une plus grande échelle par des entrepreneurs qui souhaitent échapper à toute législation. Des économistes libéraux ont d’ailleurs théorisé cette démarche. Le précurseur en a été un Péruvien pourfendeur du rôle de l’Etat, Hernando de Soto, en 1992. Pour ces économistes, les réglementations qui encadrent l’activité économique sont trop lourdes, trop rigides, trop contraignantes… Et il faut à la fois les restreindre voire les éliminer et en attendant, quand on est entrepreneur, tout faire pour y échapper.

Ces économistes revendiquent donc comme un progrès le recours à l’économie informelle. Ils oublient que ces réglementations ont généralement une bonne raison d’être : protéger les travailleurs, les consommateurs, l’environnement… contre les abus du marché libre en assurant, par exemple, des conditions de travail qui préservent la santé, des salaires décents, des produits sans danger, etc. : "Entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère" , affirmait Lacordaire. Souhaiter l’ informalisation de l’activité économique correspond bien souvent de la part de ces entrepreneurs à une volonté d’échapper à des contraintes qu’ils jugent excessives mais qui ont une utilité sociale.

Il me semble que dans un pays dit "développé", toute reconnaissance d’une nouvelle activité économique doit être conditionnée au respect des règles utiles à la société, sans quoi ce pays risque d’être "en voie de sous-développement".