Opinions Une chronique de Myriam Tonus

Comment penser et agir, lorsque tout se vaut, lorsque tout est possible et que les limites n’existent plus ? La menace est le retour du chaos, du chaos intérieur.


A genoux sur le sol, le petit garçon empile patiemment, les uns sur les autres, des cubes de bois de toutes les couleurs. Au fur et à mesure, son geste ralentit, il hésite, cherchant à positionner encore une pièce au sommet d’une tour un peu de guingois, prête à s’effondrer au moindre faux mouvement. Concentré, les sourcils froncés, il regarde le montage et dit, avec conviction : "Je veux que ça tient !" Mauvaise concordance des temps ? Plutôt l’anticipation, une volonté déjà accomplie. Et de fait, "ça tient" encore. Il répète encore deux fois le sésame magique et réussit à poser deux étages… avant que tous les cubes ne s’écroulent autour de lui. Après quelques secondes de surprise, il serre les poings et crie avec rage : "Mais je veux que ça tient !"

Que les choses tiennent, que le sol ne se dérobe pas, que la main puisse agripper quelque chose lorsque la chute menace : c’est un besoin présent chez tous les êtres humains. C’est ce besoin de sécurité tout à fait essentiel, matérielle mais aussi psychique, qui préside à l’élaboration de cadres, de lois, d’institutions garants d’un ordre qui protège du chaos. Si des limites ne sont pas posées, si les fondations sont incertaines, si les axes sont flous, il est bien difficile de se construire, individuellement et collectivement. Où commence et où finit mon territoire ? Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui détruit ? Sur qui puis-je compter ? A ces questions - et à bien d’autres -, ce qu’on appelle les "grands récits" (religions, idéologies, mythes…) ont apporté des réponses structurantes. Au point, hélas, de bétonner parfois ces réponses en corpus doctrinaires, dogmatiques, sans doute sécurisants mais favorisant aussi le repli identitaire. Nous et les autres. Chacun chez soi, derrière ses frontières, cultivant la méfiance et des certitudes en roc.

Mais le balancier finit toujours par pencher de l’autre côté et l’on parle désormais de "fluidité" pour caractériser notre époque. Les appartenances se font multiples, provisoires; le temps et l’espace sont fragmentés. Aux tribus succèdent les familles recomposées, des histrions médiatiques sont élus pour diriger des nations. L’engagement à vie se fait mobilité et réseaux, l’organisation hiérarchique explose en une forme de revendication démocratique généralisée. Les croyances se défont et s’amalgament par-delà les credo. Il n’est jusqu’à l’appartenance sexuée qui désormais est interrogée : de la reconnaissance des couples homosexuels à celle des personnes transgenres ou de "sexe indéfini", l’identité elle-même se fait floue, plastique, impossible à définir durablement. Société fluide, en effet, aussi fuyante et insaisissable que l’eau qui coule entre les doigts.

Comment penser et agir, lorsque tout se vaut, lorsque tout est possible et que les limites n’existent plus ? La menace ici est le retour du chaos. Du chaos intérieur, agité de compulsions, de fantasmes, de désir tout-puissant - tels qu’on les rencontre chez le jeune enfant. Et tout comme l’enfant, l’individu adulte ne peut supporter l’inconfort de ce maelström intérieur permanent; il ne peut errer en permanence ni laisser aller sa vie au gré des instants comme un petit bouchon sur une mer agitée. S’il ne trouve rien qui offre structure, si "ça ne tient pas", alors tous les moyens sont bons pour pallier l’angoisse : fuite (dans le divertissement, les drogues, le travail…), agression (sur autrui ou soi-même), inhibition (dépression, burn-out…) - le tiercé jamais démenti que le biologiste Henri Laborit a mis en évidence comme réponse aux situations de stress vécues par les rats… et les êtres humains.

Quel formidable et passionnant chantier s’offre à celles et ceux qui se refusent à se laisser engloutir dans la société fluide ! Qu’offrir aux enfants, aux jeunes, qui porteront demain un monde dont on sait déjà les menaces ? Certainement pas des réponses usées ni des certitudes en béton, pas davantage des mantras inconsistants et hasardeux. Pour que "ça tienne", la jeunesse a besoin d’adultes bienveillants qui les accompagnent pour construire leurs fondations, qui les aident à tracer des chemins inédits. Des adultes à la fois solides et souples. Des adultes, surtout, qui ont la foi. Une foi chevillée au corps, tout autant que l’espérance. Qui témoignent qu’il n’y a de possible foi en un dieu qui ne commence par une foi indéracinable en l’être humain.