Opinions

Une opinion d'Elio Di Rupo, ministre d'Etat et président du PS.

Le président français se présente comme l’orchestrateur du renouveau européen, sans clairement définir le chemin à suivre. Permettez-moi donc de lui faire part de quelques suggestions.

Par son discours à la nation au château de Versailles, Emmanuel Macron nous invite à reprendre de la hauteur pour réformer l’Europe. Je salue cette invitation ainsi que l’ambition du président français, qui veut placer l’Europe au centre des enjeux de la France. Il a raison. Il n’en va d’ailleurs pas autrement pour notre pays. Oui, c’est vrai « l’Europe, c’est nous ».

Le président français plaide pour « une Europe plus forte et refondée ». Il insiste pour que nous ne nous habituions pas à « n’en faire qu’un objet de négociation technique ». Il préconise de « reprendre l’idée européenne à son origine » et propose que partout en Europe soient rédigées « des conventions démocratiques pour refonder l’Europe ».

L’idée est généreuse, et je suis partant pour débattre du futur de l’Europe au sein d’une convention ou ailleurs. Mais ce qui n’apparaît pas dans le discours d’Emmanuel Macron, c’est le chemin à suivre pour changer l’Europe.

J’ai eu le triple privilège de prendre part à des conseils de ministres européens, de contribuer à la Convention constitutionnelle européenne et de participer à une vingtaine de sommets européens en tant que Premier ministre. Ces expériences ont nourri ma réflexion quant aux voies et moyens à emprunter pour rendre à l’Union européenne son rôle de protecteur de ses citoyens et de stimulateur de progrès pour tous.

Le président Macron se présente à l’opinion comme l’orchestrateur du renouveau avec Angela Merkel. Il est vrai que sans l’Allemagne, rien n’est possible. Mais penser que la Chancelière va tout à coup changer de cap pour faire plaisir au président français relève d’une certaine candeur. Angela Merkel est là depuis douze ans. Avec Nicolas Sarkozy, elle a pris de très mauvaises décisions après la crise financière de 2008. Elle a été la championne de cette austérité qui cause tant de misère dans nos pays européens et dont les citoyens français, comme les Belges, souffrent encore terriblement. Je l’ai bien vue à l’œuvre, à quelques mètres de moi. Sa principale préoccupation a toujours été l’Allemagne et son excédent commercial. Au travers de l’action de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, elle a serré la vis jusqu’à l’étranglement des peuples pour éviter le moindre geste de solidarité envers la Grèce, l’Espagne ou le Portugal.

Avec l’expérience et le recul, je m’autorise à faire part à Emmanuel Macron de quelques suggestions de nature à lui permettre de réaliser son ambition, qui est selon lui de « retrouver le souffle premier de l’engagement européen ».

Il convient d’abord d’assouplir les ravageuses contraintes budgétaires européennes. L’un des drames de l’Europe, avec sa cohorte d’effets négatifs démultipliés, c’est le manque d’investissement public. Ce manque est causé par les mesures de contraintes budgétaires et par les règles comptables européennes.

Tant pour le bien collectif que dans une perspective de relance de l’activité économique, il faut les modifier. Les Etats membres doivent récupérer des marges de manœuvre budgétaires pour concrétiser des investissements permettant par exemple la construction d’hôpitaux, d’écoles, de maisons de repos ou de réseaux de transports publics.

Il y a ensuite l’insoutenable concurrence entre travailleurs européens. Emmanuel Macron a eu le courage de le dire publiquement. Il est insupportable, pour les citoyens des pays fondateurs de l’Union européenne, de voir que des travailleurs issus de pays arrivés plus récemment sont préférés à la main-d’œuvre locale en raison du fait qu’ils ne touchent que des salaires de misère et ne paient, via leurs employeurs, que de très faibles cotisations sociales. Cette concurrence déloyale entre les travailleurs européens est encouragée par la tristement célèbre directive sur les « travailleurs détachés ». Si Le président français veut réellement que les citoyens se remettent à aimer l’Europe, il doit mettre un terme à cette compétition qui tire nos travailleurs vers le bas. Pour ma part, je pense que le paiement des cotisations sociales doit s’opérer systématiquement dans le pays où les personnes travaillent effectivement, et bien entendu aux taux en vigueur dans de ce pays. Tous les travailleurs, même en provenance de l’étranger, prestant leur activité en Belgique ou en France, doivent payer leurs cotisations dans ces pays. De même, tous les employeurs recourant à des citoyens étrangers pour effectuer des tâches en Belgique ou en France doivent payer leurs cotisations patronales sur les lieux de travail.

Dix-neuf des désormais vingt-sept pays européens partagent une monnaie commune : l’euro. Malheureusement, les interventions sont légion de la part des pays de l’Union qui ne figurent pas dans la zone euro : ils interfèrent sans cesse dans la définition des politiques propres à la zone en question. Cette situation tourne à l’absurde lorsqu’on voit le Sommet de la zone euro présidé par le polonais Donald Tusk, qui est issu d’un Etat membre n’ayant pas l’euro comme devise.

Je pense que les dix-neuf pays qui ont adopté l’euro devraient s’entendre pour construire un espace européen avancé. Ils devraient accomplir sans délai de grands efforts de convergence des politiques industrielles, économiques et fiscales, indépendamment des huit autres pays. Ils pourraient ainsi mettre en haut de l’agenda les préoccupations sociales et environnementales des citoyens. Ils pourraient aussi, dans la foulée, démocratiser le fonctionnement de l’Europe et renouer le lien avec les différentes populations.

Des compétences spécifiques pourraient être confiées aux seuls commissaires européens issus de la zone euro. Quant au contrôle démocratique parlementaire, il pourrait être exercé par les députés des dix-neuf pays siégeant au sein du Parlement européen et par les députés nationaux désignés par leur parlement national. La Banque centrale européenne, de son côté, se verrait attribuer les mêmes pouvoirs que ceux de la Federal Reserve Bank américaine. Son mandat serait revu pour donner la priorité au plein-emploi et à une croissance durable, et plus seulement à la stabilité des prix.

Ces propositions font écho aux propos d’Emmanuel Macron lorsqu’il affirme que « les pays de l’Europe, pour lesquels celle-ci ne se réduit pas au marché, mais dessine un espace ou une certaine idée de la valeur de l’Homme, de l’exigence de justice sociale sont reconnus comme prééminents. Ces Etats-là, ces pays doivent se ressaisir d’un projet décisif et s’organiser en conséquence. Fût-ce au prix d’un examen sans complaisance de notre fonctionnement actuel. »

Ces dimensions de contraintes budgétaires, de concurrence déloyales entre travailleurs, d’identification et d’auto-détermination de la zone euro ainsi que de démocratisation de l’Europe doivent constituer une priorité pour le président français. Peut-être même un préalable aux conventions qu’il préconise.

L’expérience de ma participation à la Convention constitutionnelle européenne m’a montré à quel point les idées foisonnent au sein d’une telle enceinte. Sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, nous avions produit avec Jean-Luc Dehaene un travail formidable pour redonner du souffle à l’Europe.

Malheureusement, les chefs d’Etat et de gouvernement en ont raboté l’essentiel. On connaît la suite : le traité de Lisbonne, sorte d’avatar de la constituante européenne, n’a pas réussi à relancer l’Europe.

Ces échecs ne doivent pas nous pousser au découragement. Emmanuel Macron fait œuvre utile en replaçant l’Europe au centre de nos préoccupations. Au-delà de sa volonté de convoquer les peuples aux rendez-vous des Conventions, il lui appartient de convaincre Angela Merkel, mais aussi ses autres collègues du Conseil européen, de la nécessité de répondre aux grandes questions que j’ai évoquées. On jugera notamment le nouveau président français à sa capacité de créer une nouvelle dynamique en Europe. Oui Monsieur Macron, tel est le prix si nous voulons « reprendre de la hauteur ».