Opinions

NAJIB EL MESSBAHI, Docteur en sciences

Enseignant

Une culture comporte deux extrémités et un milieu. Les adeptes des extrémités sont noyés, d'une part, dans le repli identitaire et, d'autre part, dans l'ignorance; le milieu représente la lucidité et la sagesse.

Deux extrémistes ne dialoguent pas; ils font la guerre. Un extrémiste et un sage vivent dans les conflits et deux sages ont des chances d'établir un dialogue.

Déjà à l'aube de l'humanité, l'effusion de sang d'un des fils d'Adam montre la propension de l'homme à la férocité et, depuis, l'histoire de l'humanité est entachée de massacres, de crimes, de guerres... de hontes.

Aujourd'hui, dans un monde complexe, loin d'être une oasis de justice, de bonté et de fraternité, il est difficile d'établir un dialogue serein autant avec les ennemis et les adversaires qu'avec les «siens».

D'abord, les systèmes de jeux et de règles internationaux étant peu cohérents, un sage se sent envahi d'émotions et de colère devant l'absence de logique dans la résolution des problèmes. Les puissants préfèrent l'égoïsme et les armes. Même les savants et les intellectuels, considérés comme la mémoire des peuples, opèrent des analyses aberrantes, simplificatrices et dangereuses, et présentent les autres cultures comme des modèles alternatifs au modèle dominant. Ils parlent de choc de civilisation, de suprématie d'une culture, de religion diabolique... et certains désignent l'islam, et au second plan une partie de l'Asie, comme successeur au bloc soviétique comme si le destin de la planète ne pouvait pas s'en passer. Cette approche cultive sinon la haine du moins la méfiance et renvoie au communautarisme. Peu de voix s'élèvent dans le sens de la complémentarité et de l'amitié entre les peuples.

Quant au tiers-monde, n'ayant pas pris le train du développement à temps, il en est réduit à un marché ou des zones de conflits sans être un véritable interlocuteur.

Ensuite, la politique des pays développés est réellement basée sur les intérêts économiques au lieu d'être centrée sur des principes humains, trahissant ainsi l'esprit des chartres internationales.

En Belgique, les gouvernements successifs se ressemblent au point de se confondre. Les tentatives d'intégration demeurent vaines et ce, malgré une volonté apparente d'impliquer des élus issus de la communauté «allochtone» à la gestion de l'Etat. Ces «représentants», dont les effectifs inquiètent d'ailleurs certains citoyens, montrent peu d'enthousiasme pour établir des ponts entre la base et les sphères de décision et se contentent des seconds rôles. La plupart d'entre eux sont considérés par certains analystes politiques comme des «attrapes voix» lors des élections.

Par ailleurs, le tissu social est tellement diversifé qu'il est difficile de trouver un interlocuteur représentatif chez les uns et les autres. Quelle est la matière du dialogue? Ici, en Europe, la religion est plutôt écartée du pouvoir.

Les principes fondateurs des Etats modernes sont imprégnés de démocratie et de laïcité, mais leur application est relativement rigide voire discriminatoire en matière du respect des droits de l'homme. On impose des modes de vie au nom de la liberté et on pratique une ouverture plutôt fermée voire verrouillée qui ne cesse de bafouer l'essentiel... la dignité humaine.

Le premier «étranger» de Belgique ne fut certainement pas un intellectuel mais bien un manoeuvre docile, à la merci de la bonne volonté du patron. Les générations suivantes, fruits incontestables des établissements nationaux, devaient être des citoyens sans problème. Or, il n'en est rien. Les jeunes posent problème. Leur éducation, leur scolarité et leur emploi constituent des défis majeurs insolubles avec les équations socio-politiques de droite comme de gauche.

La paix sociale a un prix. Le concept de diversité culturelle doit tenir compte des différences de références et de projets de chacun. Beaucoup d'efforts sont déployés sur le thème du multiculturalisme: la société civile foisonne de projets mais le résultat n'est pas convaincant après plus de quarante ans d'immigration.

Le débat doit donc être lancé sur des bases méthodologiques saines et claires. Exit la conception nourrie et forgée par de vieilles images ancrées dans les mémoires et les scénarios cauchemardesques.

Notre société doit refuser les injustices, à l'échelle nationale et internationale, laisser les problèmes délicats aux spécialistes, et lutter contre les exploitations génératrices de misères. Il faut aussi cesser de croire que l'autre est réfractaire à la modernité, à la démocratie, à la spiritualité et à la liberté et que sa culture est marquée négativement par la violence, l'archaïsme, l'altération ou l'erreur.

Et, enfin, il faut accepter l'accès à la modernité sans renier les fondements des cultures. Bref, donner une bouffée d'oxygène à l'avenir de notre pays: l'enfance innocente.


Est-il possible de se rencontrer vraiment quand les conversations sont polissées et les mots trop flous pour ne pas heurter? Est-ce une utopie du politiquement correct?

FRANÇOIS MATHIJSEN, Enseignant, philosophe

Chercheur en psychologie des religions

Depuis quelques jours, notre pays vit des tensions dans un contexte de polémique religieuse. Une affaire de plus qui risque de desservir l'image de la communauté musulmane déjà malmenée. Dans un tel contexte, la rencontre de l'autre et le dialogue vrai sont plus que jamais nécessaires. Mais un tel dialogue est-il possible?

Il y a peu, lors d'une conversation avec des musulmans, nous abordions un problème de société et chacun émettait une opinion prudente. Pendant que nous parlions, je réalisais combien chaque mot de part et d'autre était pesé pour ne pas blesser l'interlocuteur, pour ne pas provoquer de heurts. La conversation en était toute polissée.

Et cela pose question. Quand je suis face à l'autre et que je me dis que les mots utilisés cachent un autre sens, qu'ils sont volontairement flous pour maintenir de bons rapports sans traduire vraiment la pensée, quand je me dis que celui qui me parle ne pense peut-être pas vraiment ce qu'il dit, comment dialoguer? Est-ce une chose impossible, une utopie qu'il est politiquement correct de maintenir et même de promouvoir?

Par delà les difficultés que nous pouvons rencontrer dans la recherche d'un dialogue authentique, il y a la nécessité incontournable d'une telle démarche. Nous ne pouvons pas ignorer toute une communauté au sein de notre société. Demeurer les uns à côté des autres sans se parler donne libre cours aux fausses idées et aux sentiments de frustration, de malaise et d'exclusion. L'histoire ne nous a que trop montré combien une telle situation est délétère. Des communautés ne peuvent cohabiter dans une méfiance mutuelle, voire une crainte, une peur, même imaginaire. Pouvons-nous oublier la culture ambiante judéophobe ou antisémite de l'Europe d'il y a un siècle et les conséquences ahurissantes qu'elle a entraînée et qui entachent encore des consciences? Les pamphlets contre le manque d'audace de Pie XII pendant la guerre ne peuvent faire oublier que toute la société était traversée par ces discours. Seuls des individus ont agi à contre-courant. Et, par-delà les raccourcis historiques, ne sommes-nous pas en train d'assister, 70 ans plus tard, à l'émergence d'un climat de pensée similaire?

De fait, les idées qui circulent globalement dans la population à propos des personnes de culture musulmane sont rarement des plus enthousiastes. Les idées préconçues ou fausses sur l'islam ont la vie dure et on confond trop aisément le comportement inacceptable de certains avec leur origine ou leur religion. La peur et la méconnaissance de l'autre font le reste et conduisent tout un continent à refuser une minorité en son sein. L'Occident a du mal à croire que cette culture et cette tradition religieuse peuvent être une valeur pour l'Europe au même titre que les autres religions et convictions et que, réciproquement, notre Europe peut enrichir la culture musulmane. La difficulté à envisager cela confirme cette islamophobie latente ou exprimée. Il est vrai que les guerres, les attentats et le climat de violence des banlieues à forte population issue de l'immigration entretiennent des préjugés négatifs. Loin de prétendre qu'il n'y a aucun problème et que l'intégration va de soi pour tout le monde, il importe de rester vigilant et d'éviter les amalgames. On ne peut réduire l'islam et ceux qui le pratiquent au comportement suicidaire ou délinquant de quelques groupes ou individus. Quand des personnes ont des comportements délinquants, cela n'a rien à voir avec une vie de prière et de relation personnelle à Dieu. Il est urgent de faire la distinction.

De plus, soyons lucides. Les personnes de culture musulmane sont là, c'est un état de fait, ils sont médecins, travaillent en grande surface, sont avocats, ouvriers, cadres, vendeurs, échevins, assistants sociaux, ingénieurs, coursiers, professeurs, manutentionnaires... dans la société. La nôtre comme la leur. On ne peut faire comme s'ils n'existent pas, ce serait un non-sens.

Nous devons nous rencontrer et apprendre à nous connaître si nous voulons sortir de l'impasse d'un durcissement. Découvrons l'autre avec ses convictions et ses valeurs. Osons dire ce que nous pensons vraiment, entendre ce que l'autre croit sincèrement. Au lieu de nous focaliser sur des différences, voyons comment nous pouvons agir ensemble.

Si nous sommes convenablement ancrés dans nos propres convictions et si chacun est reconnu dans ce qu'il croit, nous n'avons rien à craindre d'un avenir commun.

Mais, ne serait-ce pas parce que l'«Occident» se sent fragilisé dans ce qu'il croit qu'il craint la rencontre avec l'islam?

Le dialogue est difficile mais il est nécessaire, absolument. Rejeter quelqu'un n'a jamais construit l'humanité.

Rappelons que les Églises chrétiennes invitent à ces rencontres dans la franchise et la rectitude intellectuelle, des actions conjointes pour le bien commun et la reconnaissance mutuelle des valeurs spirituelles vécues par l'autre. Lire e.a. la Déclaration du Concile Vatican II Nostra Aetate.

© La Libre Belgique 2004